CINQUIÈME PARTIE
> C'est Dorothée , me dit-il ; elle a ses souliers neufs.
— C'est le pas d'Aatoine ! > lui réplîquai-je en.me levant tout ému , tout troublé I
A peine m'étais-je tourné vers la porte qu'elle s'ouvrit brusquement , et Antoine parut.
En arrivant à Stoizenfels, j'avais écrit à mon ami pour l'informer de notre changement de route et de l'accident malencontreux qui nous avait contraints de mettre pied à terre à Coblentz, Jean et moi, ou plutôt moi et Jean (car, enfin, je trouve étrange que, de par la grammaire, mon domestique doive prendre le pas sur moi). N'ayant plus entendu parler d'Antoine, je le croyais déjà à Paris , au milieu de ses fourneaux :
• Pristi ! sais-tu que c'est beau , le Rhin t me dit-il en entrant, comme s'il venait de me quitter pour aller fumer une cigarette.
Que de ruines ! que de rivages déchirés ! que de rochers mis à nu 1 Parmi les fleuves , comme parmi les hommes , il n'y a de grand et de sublime que les ravageurs ; n'est-il pas vrai , poète ? »
Puis, tout à coup, changeant de ton en se tournant vers Jean : « Eh bien , le vieux , comment va notre grain de beauté ? Nous avons donc fait des sottises et voulu narguer le soleil? »
Tandis que Jean essayait de se lever pour lui répondre, Antoine faisant de nouveau volte-face de mon côté, tirait avec gravité deux lettres de son portefeuille et me les présentait. A chacune d'elles apercevant le cachet rompu, j'examinai la suscription. Les deux lettres étaient à son adresse, non à la mienne : « Lis, me dit -il; elles te regardent plus que moi. »
Dans la première , signée Brascassin , celui-ci s'informait auprès d'Antoine si j'habitais présentement Paris, Marly-le-Roi , ou si je poursuivais le cours de mes pérégrinations en Allemagne; sa future, « qui avait conservé de moi le plus doux souvenir , » voulait m'écrire pour me prier de lui servir de témoin à leur prochain mariage.
« Et quelle est cette noble fiancée qui a conservé de toi un si doux souvenir? me demanda Antoine.
— Mais , lui répondis-je avec un peu d'embarras , la fiancée est Mme de X..., une artiste distinguée, une femme charmante....
— Ah I bah ! fit Antoine en me regardant d'une façon toute singulière.... Mme de X...? tu en es bien sûr? C'est Mme de X.... que ton ami Brascassin va épouser?... Ne fds-tu pas confusion?
— Je le tiens d'elle-même.
— De Mme de X...?
— De Mme de X.... J'ai eu l'honneur d'être son compagnon de voyage de Schwetzingen à Francfort, et même de Francfort à Castel , près Mayence. »
Fixant toujours sur moi son regard, qui tantôt semblait sourire, tantôt se hérisser, Antoine resta quelques instants