‹ Le chemin des écoliersChapitre 221 sur 259 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

silencieux, puis, prenant tout à coup une attitude de juge d'instruction :

« Malheureux! et si ce mariage avait manqué par votre faute!... si cette grande artiste, si cette femme charmante, au moment de s'engager à un autre , follement éprise de vous.... (Je poussai une exclamation, de joie peut-être, de surprise, à coup sûr.) Ne niez pas, monsieur; j'en ai la preuve, la preuve écrite !... Cette preuve elle est entre vos mains. Lisez la seconde lettre ! »

La seconde lettre était de Madeleine.

Madeleine écrivait à Antoine que, depuis un siècle, elle n'avait plus reçu de mes nouvelles qu'indirectement; mais elle savait, de science certaine, que j'étais en train de courir la prétantaine avec une aventurière, une soi-disant veuve, Mme de X..., quim'avait fait tourner la tête et que j'allais épouser, Madeleine ne se sentait pas d'humeur à servir sous les ordres d'une pareille femme; puis, récriminations, doléances nouvelles au sujet de sa main qui se paralysait dans l'inactivité, menace de mettre la clef sous la porte, etc., etc.

Je connais ma Picarde , ses emportements , qui ne sont que feux de paille, et ses fausses sorties, ainsi qu'on dit dans les pièces de théâtre; mais comment Madeleine était-elle si bien renseignée sur ma rencontre fortuite avec Mme de X...? Qui avait pu l'en instruire?...

En me posant cette question , mes yeux rencontrèrent ceux de Jean, qui détourna aussitôt la tête; je le vis s'agiter dans son fauteuil en tordant les broussailles poilues de son grain de beauté. Je savais à quoi m'en tenir.

« Augustin, Augustin, reprit Antoine de sa voix vibrante (après m'avoir toutefois laissé achever la lecture de la lettre), tu es devenu difficile à garder, sais-tu? Je te croyais déjà à Strasbourg ; une lettre de toi m'arrive de Goblentz; quelques jours après, Madeleine m'informe de ton mariage projeté avec une aventurière. Ne plaisantons pas ; j'ai eu peur. Tu as beau n'être ni un jeune homme ni un joli homme, tu es riche, tu es

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garçon , et les coureuses de mariages pullulent tout aussi bien sur les routes d'Allemagne que sur celles de France. J'interromps mes travaux sur la lumière, dans lesquels je finissais par n'y voir goutte, je me mets sur ta piste, j'arrive à Goblentz, puis à Stolzenfels , pensant rencontrer ici Mme de X.... et lui disputer sa proie. Dieu soit loué! Je viens d'apprendre par le docteur Rosalil lui-même, que pas un jupon ne marchait h ta suite lors de ton entrée dans cette maison. La cause est donc entendue, tous les accusés sont déclarés innocents; mais , pour plus de sûreté , prépare tes paquets, et en route I

— Y penses-tu? m'écriai-je; Jean est encore incapable de supporter le voyage.

— J'ai le consentement du docteur; nous voyagerons à petites journées....

— Impossible !

— Pourquoi ?

— Mais...

— Mais.... mais.... en route! »

Tout ce que je pus obtenir d'Antoine, c'est que nous achèverions la journée à Stolzenfels, et ne mettrions le cap sur Bruxelles que le lendemain.

Le lendemain , je prenais congé de mes aimables compagnons d'hydrothérapie, de la bonne Dorothée Dupont, de l'excellent, du savant docteur Rosahl, de ses charmantes filles, du vieux concierge delà maison, des gens- de service, qui, tous, plus ou moins, m'avaient aidé dans mon grand travail sur la Mythologie du Rhin , et s'étaient mutuellement montrés si bienveillants pour moi. Il me semblait quitter ma famille après l'avoir retrouvée ; j'avais le cœur en défaillance ; je disais adieu aux arbres , aux fleurs , au chien de la maison , qui cependant avait failli me mordre le jour de mon arrivée.

Stolzenfels, tu vivras longtemps, tu vivras toujours dans mon souvenir! Quand on est ainsi fait qu'on ne puisse séjourner quarante-huit heures dans un même lieu sans que les habitudes et les affections vous poussent soudainement au cœur , on ne

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