‹ Le chemin des écoliersChapitre 252 sur 259 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Yassou, laquelle lui avait coûté dix francs. Nous n'étions pas au bout des surprises.

Pour la régularisation de Tacte , invité h dire ses nom et prénoms : « Jean-Baptiste, baron de Perrière , » répondit le vieux bohémien, la tête haute, et en jetant au notaire une liasse de papiers témoignant de la validité du titre : après quoi, il ajouta avec non moins de fierté : < Marchand de vins en gros et en détail, au fort de Noisy-le-Sec. »

En effet, son père avait, à bon droit, porté le titre de baron de Perrière ; il avait même été seigneur de Fontenay-Trésigny, cette ville où son héritier, en qualité de petit clerc d'avoué, cirait les bottes de son patron.

LaP rumeur qu'avait fait naftre cette déclaration inattendue n'était pa^ entièrement calmée, quand le notaire, se tournant vers moi, m'adressa la même question qu'à Perrière. Excité, entraîné par le désir d'ajouter à l'effet déjà produit : ^ Vincent- Augustin, baron de Canaple, » dis-je à mon tour; et j'allai tendre la main à mon ami le baron de Perrière.

Devant ces deux barons poussés subitement comme des champignons sur couche tiède, l'assemblée resta la bouche béante. J'avais jusqu'alors fait un si discret usage de ce titre honorifique , que mon grand ami Antoine Minorel parut tout aussi surpris que les autres. Quant à mon vieux Jean, il savait à quoi s'en tenir, et plus d'une fois il dut gémir du peu de cas qu'il me voyait faire de ma baronnie. Il avait aidé au service du dîner, et, en ce moment, promenait un plateau vide au milieu des invités. Devant ma déclaration, il s'arrêta brusquement, déposa son plateau sur la table même occupée par le notaire, et, redressant la tête, la main passée dans son gilet, il prit l'attitude superbe d'un valet de chambre de grande maison.

Sous prétexte de m'offrir un verre d'eau sucrée, du thé, ou du Xeri-Robler, vingt fois, pendant le reste de la soirée, Jean m'aborda avec cette même formule : « Monsieur le baron veutil...? Monsieur le baron désire-t-il...? Aurai-je l'honneur d'offrir à monsieur le baron... ? » Cette formule , le notaire l'emprunta

à Jean , Mme Van Reben au notaire , Mme de X... . <i Mme Van Reben. Thérèse et Brascassin s'abstinrent avec un goût parfait : mais en revanche, Athanase, Épemay I, Épernay II, Antoine lui-même et surtout le petit monsieur de La Fléchelle , m'en donnèrent, m'en cinglèrent à travers le visage, à m'étourdir, à m'assourdir. Au bout d'une heure, mon titre de baron m'était devenu plus odieux encore que mon aiïreus surnom de l'homme aux poules.

Maintenant, du mariage comme du voyage, que me reste-t-il h dire?

Le lendemain, le grand jour! les choses se passèrent à la mairie et par-devant l'autel comme il est d'habitude en pareille circonstance. Tandis que Brascassin promettait protectittn à Thérèse, Thérèse soumission à Brascassin, tous deU^ mutuelle (idéhté, je regardai Mme de X... ; elle paraissait fort émue, et son émotion était on ne peut plus favorable à sa beauté; mais.... quatre enfants!... Grand Dieu! que dirait Madeleine si elle me voyait rentrer au logis avec une femme et quatre enfants?

Après un long déjeuner dlnatoire, qui dura toute la journée, même assez avant dans la nuit, et où le vin de Ciiampagne eut nécessairement le pas sur les vins de Bordeaux, de Bourgogne, et du Rhin, profitant du moment où l'on rentrait au salon pour prendre le café, je m'esquivai ainsi qu'Antoine. L'heure du départ était venue. A l'hôtel de Suède, le vieux Jean nous attendait avec une voiture et nos bagages. Enfin, je montai en wagon, non plus pour suivre le chemin des >xoliers, mais la ligne droite, la bonne ligne, celle qui devait aboutir à Marly-le-Roi !

Nous passions h la hauteur de Mons quand minuit sonna. Le trentième jour de mai venait de naître. Jour pour jour, un mois auparavant, j'étais parti de Paris, de ma rile Vendôme, pour entreprendre ma grande promenade pédestre. Depuis un mois, que de pays j'avais parcourus, quel immense panorama, • grâce à ces chemins de fer, que j'avais maudits d'abord, s'était déroulé devant moi; que d'événements auxquels j'avais pris parti avec combien de gens ne m'étais-je pas trouvé en rapport? et parmi ceux-là, quelques-uns étaient devenus mes amis.

Tout en voyageant, tout en explorant des villes et des contrées qui me seraient à jamais restées inconnues sans mon

escapade non préméditée, combien de faits nouveaux et d'idées nouvelles n'avais-je pas recueillis en route I mon album était surchai^é de dessins; ma relation, de notes et de légendes; ma mémoire, de souvenirs ; mon cœur même en rapportait quelques-uns ! Ce mois-là , à lui seul , semblait compter pour une moitié dans ma vie. Ah I pourquoi n'avais-je pas pris plus tâl l'habitude des voyages? J'aurais vécu au lieu de végéter. Mais ne puis-Je réparer le temps perdu? Oui, je voyagerai, non plus en Allemagne, ni même en Italie, comme tout le monde ; j'essayerai des grandes excursions en Orient, dans les Indes, en Amérique, en Chine ! ma fortune me le permet, mon âge ne me le défend pas encore. Je ferai de grandes découvertes; j'illustrerai monnoml...

En rêvant ainsi, comme de temps à autre je gesticulais un peu plus vivement que d'ordinaire dans mon coin, Antoine, qui me faisait vis-à-vis, s'inquiéta :

< Te sens-tu malade? me dit-il.

— Bien au contraire, lui répondis-je, je suis content de moi, et de la grande résolution que je viens de prendre. 11 s'agit

cette fois d'un voyage volontaire, d'un voyage scientifique, d'une grande exploration. Tu m'accompagneras, ami.... »

Après avoir assez longuement stationné le long de la route, à Valenciennes , S Somain, à Douai, à Arras, à Amiens, nous échangions ces quelques mots à la station de Clermont, lorsqu'un individu d'assez mauvaise tournure, le teint basané, l'œil fiévreux, entra dans le wagon, que nous occupions seuls, Antoine et moi, avec Jean :

« Tiens! c'est vous, Minorel? » dit-il à Antoine; et comme celui-ci hésitait à lui répondre : « Ne me reconnaissez-vous pas ?» Et il senoifima.

Antoine poussa une exclamation : « Sapristi I mais il y a trois ans au moins qu'on ne vous a vu à Paris I

— Il y en a huit.

— Habitez-vous donc la province?

— J'ai parcouru la Perse, le Népaul, les Indes; je reviens des hauts plateaux de l'Asie, de la Mongolie, du Thibet, de Lahassa. Ne vous rappelez-vous pas que j'étudiais les langues orientales et les sciences naturelles, en vue de ces grandes excursions, projetées, préparées à l'avance? Me rendre utile à l'humanité, me créer une position glorieuse par mes travaux, par mes découvertes, tel était mon but. Ce but, il a reculé devant moi. Mes labeurs de huit années ont été vains; de retour en France, je me flattais de l'espoir que mes correspondances, mes collections, mes découvertes, y avaient eu un grand retentissement. Mais tout a été dispersé par les tempêtes, ou pourrit dans les oubliettes du Muséum. Ce nom que je croyais avoir rendu illustre, mes amis eux-mêmes se le rappellent à peine ; à Paris, mon pays natal, je suis plus ignoré encore qu'à l'époque de mon départ; et pour en arriver là, j'ai perdu les plus belles années de ma vie, j'ai ruiné ma santé, et dissipé le patrimoine de mon père. J'avais rêvé une place à l'Académie des sciences, aujourd'hui je n'aspire plus qu'au modeste emploi de receveur des contributions à Creil, et je n'espère même pas l'obtenir! »

Antoine consola de son mieux le malheureux voyageur, puis,

se tournant de mon côté : « Et toi, me dit-il, de quoi me parlaîs-lu?Quel voyage comptes-tu entreprendre?

— Celui de Fontainebleau, > lui répondis-je.

ACreil,nouslaissons notre voyageur, et changeant de train nous nous dirigeons sur Pontoise. Là, quittant le chemin de fer, nous prenons une voiture, nous traversons la forêt de Saint - Germain , alors toute riante sous sa parure de printemps. Dans la forêt, il y avait grand bruit, grande chasse aux panneaux ; le son des cors, les fanfares, les hourras des rabatteurs , semblaient un joyeux accueil fait à mon retour. Mon cœur se dilatait sous ''' mille impressions

de bien-être. Je commençais à trouver que les taillis d'Herblay, les clairières des Loges, les coteaux de Louveciennes, pouvaient soutenir la comparaison avec toutes les magnificences de Bade et d'Heidelberg. Le chûteau où naquit Louis XIV

se dresse tout à coup devant moi. La ville franchie, nous descendons la chaussée , nous tournons, à droite, la route de la Bègue, nous côtoyons la villa de Monte-Cristo , naguère habitée par notre illustre romancier; j'entrevois les hauts peupliers servant de limites à mon petit domaine du côté des grandes (erres. Vivat! hurra! huzza! Je sentais mes paupières se gonfler; j'allais céder à l'émotion, lorsque mon vieux Jean, non moins ému que moi, me dit :

■ Si monsieur veut faire un vit plaisir à Madeleine , il ne lui parlera pas du nouveau voyage qu'il compte entreprendre.

— Sois tranquille, elle va être bien heureuse, car je ne lui en soufflerai pas un mot. >

Et de droite et de gauche, j'adressais des saluts et des sourires à mes bons voisins, qui, du seuil de leurs portes ou de leurs fenêtres, applaudissaient i mon arrivée. Je ne leur avais pas donné le temps de m'oublier, à ceux-là I

Au bruit de la voiture qui s'arrêtait devant la maison, Madeleine accourut, suffoquée et tout en larmes, ce qui ne lui permit pas de me gronder comme je le méritais; mon chien me dévorait de caresses; mon jardin se mettait de la partie en

m'envoyant ses parfums. Tuez le veau gras, l'enraot prodigue est de retour!

Et c'est ainsi que j'accomplis mon voyage de Paris k Marly-le- Boi , en passant par lielleville , Noisy-le-Sec , Épemay , Strasboui^, Bade, la forêt Noire, Heidelberg, Francfort, les bords du Bhin, la Belgique, Amiens, Pontoise et Saint-Gerraain-en-Laye.

Préambule.

Page 1