CINQUIÈME PARTIE
quelques touristes insouciants et oublieux, qui, satisfaits d'une jouissance personnelle et momentanée, ont négligé de l'étudier dans sa composition, de pénétrer ses éléments intimes et mystérieux, pour les révéler à la France. Quant à moi, au moment de rentrer dans mon pays, je me sens plus heureux, plus fler de lui faire connaître cette merveille, que si je lui rapportais, encore ignorés, tous les systèmes philosophiques de l'Allemagne.
Le Xeri^Robler (prononcez Chéri) n'est ni un monument ni une œuvre littéraire ; c'est une délicieuse boisson, tonique et rafraîchissante, qu'on hume lentement, voluptueusement, au moyen d'un tuyau de plume ou d'un chalumeau de paille. D'après les renseignements les plus exacts recueillis par moi, les expériences analytiques consciencieusement répétées par moi, le Xeri-Robler est un mélange de vin de Madère et de rhum, dans lequel on introduit des fraises, de la glace, et une herbe aromatique, menthe, sarriette ou verveine citronnelle, selon le goût du consommateur. Agitez doucement l'amalgame, laissez fondre la glace aux trois quarts, prenez votre chalumeau, plongez-en l'extrémité inférieure au milieu de la composition, en gardant l'autre entre vos lèvres; fermez les yeux, aspirez à petits coups, et, pendant une demi-heure, vous vous sentirez transporté avec vos rêves dans un lieu de délices, dans un Ëden frais et parfumé.
Je ne connais rien de comparable au Xeri-Robler; le May- Weine, dont on fait tant de cas dans certaines villes des bords du Rhin, n'est qu'une méchante tisane auprès de cette ambroisie.
Ma dette de voyageur acquittée, retournons vers la noce.
A quatre heures, heure du dîner dans la haute bourgeoisie brabançonne, Antoine Minorel, Athanase, La Fléchelle, les deux Épernay, et notre ami l'ingénieur militaire, nous étions tous chez Mme Van Reben. Comme au dénoûment d'une pièce de théâtre , les principaux personnages de cette histoire se trouvaient réunis pour la signature d'un contrat de mariage; il n'y manquait guère que Junius, l'Américain et l'Homœopathe.
Hais Junius, après avoir achevé sa cure au petit-laît, se disposait à entreprendre sa cure aux jus d'herbes; d'ailleurs, il ne connaissait Brascassin que de nom; Baldaboche avait dû se rendre à Paris, oii l'on célébrait la fête anniversaire de la naissance du grand Hahnemann; quant au terrible Yankee, on comprend facilement les raisons qui te tenaient éloigné.
Chez Mme Van Reben, je revis Mme de X..., toujours charmante ; mais, franchement, près de Thérèse Ferrière elle perdait beaucoup de son éclat. Je ne sais comment expliquer cette bizarrerie, cette contradiction de mon caractère, depuis que je lasavais libre de disposer de sa main, toutes mes idées de mariage s'étaient peu à peu dissipées jusqu'à l'évanouissement complet, Jean aurait-il eu raison ? suis-je en elTet d'une nature tellement perverse que je ne ressente de convoitise matrimoniale que pour les femmes des autres?
En sortant de table, le notaire, un de nos convives, nous lut le projet de contrat. Cette lecture, d'ordinaire assez fïistidieuse, devait s'égayer d'incidents curieux.
MmeVan Reben, réparant les torts de sa trop grande crédulité, donnait k sa filleule en cadeau de noces une somme de vingt mille francs, que Brascassin élevait, comme douaire , jusqu'à soixante mille. A la surprise générale, Ferrière y en ajoutait dix mille; c'était le produit de la vente de .sa fameuse maison de Trou-