‹ Le chemin des écoliersChapitre 27 sur 259 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

avait assez des honneurs séculiers. Il avait vu t'évéque de Strasbourg ofGcier en robe rouge; il voulait Hre cardinal.

■ Louis Xiy ne pouvait faire un cardinal à lui seul; il comprit que le pape se refuserait à introduire un diable dans le haut clergé. Il relùsa net. Chamillo s'enfuit, et alla offrir ses services au roi de Prusse, le grand Frédéric. (Ne faites point attention à l'anachronisme.) A compter de cettç époque, la fortune du roi de France et de Navarre commença à décroître, et la paix de Itysvick faillit lui enlever Strasbourg, que le petit homme jaune voulait restituer à l'Allemagne. •

Nous étions sortis de Strasbourg par la porte d'Austerlitz, et tandis que du coin de l'œil, tout en prêtant l'oreille , j'examinais les abords de la forteresse, les divers accidents du chemin de Kehl, et cette tle des Ëpis, véritable Elysée, où sous la verdure, sous l'ombre des grands arbres, sous un fouillis de hautes herbes", se cache le tombeau de Desaii , tel est le récit populaire dont me fit part mon ingénieur. Il était originaire d'Alsace et connaissait les traditions du pays.

■ Voyons , lui dis-je, derrière ce conte il doit y avoir un fait, ime anecdote historique; le peuple n'invente pas; il dénature.

— C'est possible, me répondit-il; mais voilà tout ce que j'en sais; à vous de trouver le reste; c'est votre métier. ■

Comme il parlait, nous arrivions en vue du fleuve. Déjà le pont volant était presque achevé. En moins de quarante-cinq

miaules, cent soixante soldats du génie, commandés par quelques ofCciers de la même arme , avaient sufG pour l'établir d'une rive à l'autre du Rhip, sur une traversée de deux cent cinquante mètres de longueur. C'était superbe I M. le général de division Larchey paraissait enchanté. Je ne l'étais pas moins que lui.

Devant moi, au delà du Rhin, s'élevait la petite ville de

il me glissa sous le bras un rouleau de cartes et de plans ; il m'arma d'un mètre et d'une équerre; ma boîte de fer-blanc elle-même aida à me donner une apparence de quelque chose appartenant aux ponts et chaussées. La musique du génie débouchait, se dirigeant vers l'autre rive; je marchai à sa suite. C'est ainsi que je fis mon apparition sur le territoire germanique.

J'étais à Kehl , dans les États badois 1 Qui me l'eût prédit le matin , quand je pensais me réveiller à Noisy-le-Sec?

Kehl est une ville formée d'une seule rue.... Je n'entrerai pas dans plus de détails topographiques. Cette rue, ou cette ville, à peine l'avais-je parcourue à moitié qu'apercevant un bureau de poste , l'idée me vint d'écrire à Minorel trois mots (je n'avais pas de temps à perdre en correspondance), trois mots datés de Kehl (grand-duché de Bade, Allemagne). Certes, le comptais bien arriver à Marly avant la lettre; mais, si Antoine refusait de croire à mes récits de voyageur, du moins cette lettre, par son timbre, viendrait lui prouver pertinemment que, plus heureux que le grand roi, j'avais franchi le Rhin avec une partie de l'armée française, et musique en tête!

Afin de me procurer promptement papier, plume et encre , j'entrai dans yn café, à l'enseigne de la Cigogne. Là, déjà nos soldats, mêlés aux bourgeois de la ville, fumaient à pleine pipe du tabac de contrebande , en buvant de la bière badoise. Je prenais la plume , lorsqu'un individu placé près de moi , à la table voisine, dit à un sien compagnon qui lui faisait face :

« Ne dirait-on pas que les Français arrivent ici en vainqueurs et s'emparent de Kehl par surprise , comme jadis ils se sont emparés de Strasbourg?

— Ce ne sont pas les Français qui ont pris Strasbourg , lui répliqua son vis-à-vis, c'est le petit homme jaune. »

Je redressai l'oreille; mon voisin, Belge de naissance, ouvrit de grands yeux. Le vis-à-vis, s'apercevant sans doute alors qu'au lieu d'un seul auditeur, il en avait deux, raconta dans tous ses détails non plus le conte des paysans alsaciens,

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