PREMIÈRE PARTIE
fumer leur pipe et de boire leur bière; le rappel avait battu dans les mes de Rehl; ils étaient partis, et je n'avais rien vu, rien entendu. Je regardai à ma montre , un vrai chronomètre de Poitevin; j'avais encore trois quarts d'heure devant moi pour me rendre à l'embarcadère , plus que le temps nécessaire , mon ingénieur ayant mis sa voiture à ma disposition. Néanmoins je crus prudent de renoncer à écrire à Minorel. Je fis mes adieux à Kehl , et me dirigeai vers le pont nouvellement construit. Il était déjà en voie de démolition. Forcément, je gagnai en toute hâte l'ancien pont. Là, ce ne fut plus la douane française qui me barra le passage, ce fut la douane badoise. Le préposé aux passe-ports me demanda mes papiers. Je lui racontai mon histoire, en regardant à ma montre vingt fois par minute.... si le chemin de fer allait partir sans moi ! Cette idée me causait une telle irritation que , pour la première fois de ma vie peut-être, il m'arriva d'être inconvenant vis-à-vis de l'autorité.
Le préposé me lança un regard de Sicambre et me tourna le dos, après m'avoir d'un geste recommandé à l'attention de ses subordonnés. Évidemment, j'étais en suspicion. Connaissant ma qualité de Français, on me prenait sans doute pour un réfugié, pour un interné qui cherchait à rompre son ban, à rentrer en France avec les plus coupables intentions. Je le crois fermement, ma diemise de couleur me donnait seule de ces allures équivoques.
Mon voisin de la Cigogne , un honnête commerçant de Kehl , avait quitté le café en même temps que moi. Je l'apercevais alors sur le seuil de sa boutique, d'où il semblait m'observer d'un air plein de commisération. Demeurant près de la douane, au courant des mécomptes dont elle était cause, il me fit signe de venir à lui, et me demanda si je ne connaissais pas à Strasbourg deux notables qui pussent me réclamer : < Hélas ! monsieiur, je n'y connais que le garçon d'hôtel, qui ce matin m'a servi à déjeuner à la Ville de Paris, et le sacristain qui , à Saint- Thomas, m'a fait voir le tombeau du maréchal de Saxe et je ne sais quelles momies dans leurs boîtes.
— Ce ne sont point là des notables, me répondit-il.
— Mais un notable de Kehl , un homme établi , lui répli-
quai-je, en le regardant d'une façon toute particulière, ne pourrait-il, aussi bien que ceux de Strasbourg, me servir de caution î »
Ma question sembla l'embarrasser; il se gratta l'oreille, puis, rompant les chiens : « Mais comment ôtes-vous parti de Paris pour Kehl sans vous mettre en règle? ■ me dit-il.
De nouveau j'entrepris la narration succincte de mon étrange voyage. 11 ne parut guère y donner plus de créance que le préposé aux passe-ports, et, après m'avoir mesuré d'un regard empreint moitié de pitié, moitié de défiance, je le vis se troubler tout à coup : « Voici un gendarme! » me dit-il brièvement et à voix basse.
Et il rentra dans sa boutique.