PREMIÈRE PARTIE
je n'avais pu même me laver les mains , et songeant à l'heure qui menaçait Je descendis rapidement Tescalier, au bas duquel je trouvai mon chanteur, fredonnant encore et portant sous son bras un peignoir et des serviettes. « Combien vous dois-je? lui dis-je.
— Est-ce que monsieur ne prendra pas son bain ?
— Non.
— Eh bien, c'est un demi-florin, le linge compris. »
Je lui donnai le demi-florin. Comme je regagnais ma voiture : « Et le trinkgeld! Le pourboire I * me cria-t-il.
Dix minutes après, ma chaise s'arrêtait devant la Légation de France.
• Sans même attendre ma question , le concierge me déclara que, si je venais pour afiaires, les bureaux étaient fermés et que ces messieurs étaient tous au spectacle.
« Au théâtre ! » dis-je à mon conducteur.
Le buraliste dormait dans sa petite logette. Je le réveillai pour lui demander un billet d'orchestre , ce qui ne sembla pas médiocrement le surprendre.
Lorsque j'entrai dans la salle, on jouait le dernier acte de je ne sais quel opéra allemand, auquel je ne compris rien, paroles et musique, tout occupé que j'étais d'inspecter autour de moi pour y découvrir ma Providence, sous les traits de M. Junius Minorel. J'y perdis mes peines. Je me promis, durant l'entr'acte, de me faire indiquer la loge de la Légation, où je ne pouvais manquer de le trouver. Nouvelle déception ! Ledit opéra composait à lui seul tout le spectacle. A Carlsruhe, le théâtre s'ouvre à cinq heures pour se fermer à neuf; après quoi chacun rentre chez soi pour y souper et se coucher. 0 Parisiens 1 ne blâmez pas trop légèrement ces usages, ils valent bien les vôtres. Les jours de spectacle vous dînez mal et vous ne soupez pas.
Mon estomac me sollicitait d'aller sur-le-champ demander k souper à Junius Hinorel ; ma raison me conseillait de viser au passe-port exclusivement, sans quoi je risquais de manquer le train direct , qui partait à dix heures dix-sept minutes.
Tandis que je flottais entre mon appétit et mon impatience du départ, ma chaise de poste me ramenait à l'hôtel de la Légation.
Vis-à-vis du concierge, cette fois, je fus plus explicite. Je demandai si M. Junius Minorel était rentré du spectacle. Le conciei^e me répondit que, pour le moment, H. Junius de Uinorel habitait la ville d'Heidelberg, où il était en train d'achever sa cure de petit-lait.
J'étais atterré. Ou'allais-je faire? où me réfugier?
Témoin de ma torpeur et bientôt mon confident, le postillon, le quatrième individu à qui, dans cette même journée, j'avais raconté mon histoire , me proposa de me conduire sur le boulevard d'Ettlingen, à la maison Lebel, pension bour-
geoise, où je trouverais une chambre à la journée, avec table d'hAte. La logeuse était Belge et veuve', à ce qu'il croyait.
» Boulevard d'Ettlingen ! * lui dis-je.
Nous nous arrêtâmes devant une petite maison de bonne apparence. On me donna une chambre, je m'y installai, sans songer à souper. Je n'avais plus faim. Ilendu de fatigue et d'émotions, à peine pouvais-je rassembler assez nettement mes idées pour me rendfe compte des événements écoulés et de leur ordre depuis mon départ. Il me semblait être parti de chez moi depuis quinze jours.