PREMIERE PARTIE. 9i
Le philosophe a dit vrai : « Les voyages allongent la vie. > 11 aurait dû ajouter qu'ils rétrécissent la bourse.
Voici le compte de mes dépenses depuis mon départ de Paris:
Donné à une pauvre femme, qui, à Ménilmontant, m'a
indiqué le sureau merveilleux 1 f »c
Au garçon du cabaret Ferrière 5 >
Cheniin de fer de Noisy à Épemay 15 90
A un commissionnaire qui a voulu absolument porter
ma boite de fer-blanc jusque cbez Athanase b 50
Au petit mendiant voluptueux 5 »
Visité Téglise d'Épemay , à une heure indue 1 »
Visite aux caves 2 »
Chemin de fer d'Épernay à Strasbourg 38 30
A ua monsieur qui m'a nommé les six Muses placées
sur le théâtre de Strasbourg 1 »
Au sacristain de Saint-Thomas, qui m'a montré le
tombeau du maréchal de Saxe 2 »
A un autre sacristain, pour la momie du duc de Nassau. 1 50 A un jeune ouvrier sans ouvrage, qui, à la cathédrale, m'a conseillé de revenir à midi pour entendre sonner la fameuse horloge 2 >
A la Brasserie du Dauphin^ une chope i 50
Déjeuner, à la Ville de Paris 4 50
Au garçon - » 50
A la fille qui m'a apporté l'eau pour laver mes mains. > 50
Au café de la Cigogne, à Kehl, bière bavaroise ' 1 »
Au garçon > 25
Chemin de feV de Kehl à Carlsruhe 8 45
A l'employé du chemin de fer, qui s'est emparé de
mon parapluie » 50
Chemise, cravate de soie, mouchoir et gants 22 65
Pour le bain que je n'ai pas pris (sans trinkgeld au
garçon), un demi-florin 1 08
Stalle d'orchestre, un florin et demi 3 23
Chaise de poste à l'heure, trois florins 6 45
Pourboire au postillon 2 »
Total 126f81«^
Cent vingt-six francs quatre-vingt-un centimes!
Et j'avais emporté des provisions! j'avais déjeuné chez Ferrière , dîné chez Athanase et passé la nuit en chemin de fer ! Le lit d'auberge m'était encore inconnu I
A peine si je possédais la somme suffisante pour retourner à Kehl, dans le. cas où j'aurais pensé que le plus sage parti à prendre était d'aller me livrer aux autorités françaises pour me faire reconduire à Marly-le-Roi de brigage en brigade. Il me restait ma montre; c'était une ressource. Néanmoins, je ne res^ sentais plus la moindre indulgence pour la plaisanterie d'Athanase, qui, à Épernay, m'avait subrepticement enwagonné pour Strasbourg, quand je pensais retourner à Paris.
Note* da voyage. — ObaerTaiions de mœurs. -~ Des toirures, du poile el des miroin obliques. — Perretle, la laitière. — Le vaudeville et k romance. — Un maçon badois. — Un bain à domicile. — Table d'hfite scadâmjque. — Ha olie MUsn. — SuppOïitions iassasées. — La chambre aui aouDettes.
Aujourd'hui , 3 mai , je me suis éveillé au chant des Tauvettes ei des pinsons , ce qui , en partie , a dissipé les brumes de mon cerveau. Mon premier soin a été d'écrire aux deux Hinorel, à l'un à Marly-Ie-Roi, à l'autre à Heidelberg. A MinorelI",j'ai racofité, et, ma foi! fort gaiement, comment, depuis Épernay,
j'avais joué le rôle du voyageur malgré lui. Pauvre humanité 1 nos désastres de la veille deviennent facilement pour nous, le lendemain, un sujet de plaisanterie. Je l'engageais à planter son pavillon chez moi, à m*y attendre, et je le confiais aux bons soins de Madeleine et de mon vieux Jean. A Minorel II, j'ai annoncé mon arrivée à Carlsruhe et reproduit exactement, pour les détails plaisants, ce que je venais d'écrire à son cousin. Dans le cas où il devrait rester à Heidelberg plus de deux jours encore, je l'ai prié de correspondre, en ma faveur, avec la Légation , pour la délivrance dé mon passe-port.
Voici mes deux lettres en route pour la poste. Je me sens tout à fait soulagé; je respire plus librement; je reprends possession de moi-même! Chantez joyeusement, petits oiseaux; un ami eàt là qui vous écoute I
Avec deux jours de loisirs devant soi, peut-être trois, il est permis de songer à tirer parti de cette certaine dose d'observation dont , en pays étranger, le voyageur, volontaire ou involontaire, se croit toujours suffisamment pourvu.
Le voyageur à poste fixe, celui qui, durant des mois entiers, séjourne dans un pays, peut juger sainement de ses institutions , de ce qui fait sa force et son essence , étudier à fond son organisation morale ou politique; mais pour juger des surfaces, des oppositions de mœurs et d'habitudes avec les autres pays, le voyageur au pied levé a l'avantage. Il n'a pas eu le temps de participer aux coutumes de la localité, de s'y faire; tout ce qui est étrangeté (j'emploie ici le mot dans sa bonne acception) le saisit brusquement et au vif.
Sans sortir de ma chambre, allons à la découverte! Je regarde ma porte, et déjà je m'étonne. A la partie supérieure de la serrure s'élève horizontalement une branche de fer, qui joue là le rôle du pêne chez nous. Vous laissez tomber votre main dessus, la porte s'ouvre. Vous n'avez pas à tirer un bouton, souvent rétif, ou à tourner une poignée qui vous laisse aux doigts une odeur de cuivre. Le poids de la main suffit; au besoin on ouvrirait avec le coude.