‹ Le chemin des écoliersChapitre 37 sur 259 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

nonchalance, mais aussi avec plus de grâce que les autres, elle tire à elle son petit chariot, laissant volontiers ses compagnes la devancer. Demeurée en arrière de la bande, elle s'arrête. Un grand garçon sort alors d'une futaie qui longe le boulevard, et, lui venant charitablement en aide, il remplace Perrette au timon du chariot, poussant l'attention jusqu'à lui enlacer la taille de son bras resté libre , sans doute pour la soutenir dans sa marche. La route se fait déserte un instant. 11 penche sa tète vers celle de la jolie laitière, qui lui sourit, et je vois.... je ne vois rien! Parreflfetdes distractions que me causait ma glace moucharde, mon rasoir venait de tourner entre mes doigts, et je m'étais fait une entaille au menton; juste punition d'une curiosité que je déplore, mais dont .je ne 'suis pas près de guérir.

Mon voyage autour de ma chambre terminé, mes observations notées sur mon carnet de touriste, j'ouvris ma fenêtre, et, machinalement, mon regard se dirigea vers la place où j'avais laissé les deux amoureux. Douce surprise I j'y pus embrasser dans toute son étendue la futaie , ou plutôt le charmant petit bois, déjà verdoyant et rempli de clartés joyeuses, d'où le grand garçon était sorti pour aller à la rencontre de Perrette. Quel voisinage pour un botaniste! Je rêvais déjà d'y rencontrer toute la flore printanière de l'Allemagne. J'arrêtai mes yeux, remplis d'espoir, sur ma botte de fer-blanc, piteusement rencognée contre la cheminée.

« Sois tranquille, ma vieille compagne! ton rôle humiliant de valise va cesser! »

Mais avant de me livrer à mes recherches botaniques, j'allais avoir à signaler de nouvelles observations, non moins im-' portantes, et d'un ordre plus élevé peut-être que les premières.

Sorti de la maison, je gagnais le petit bois, quand la vue de trois grandes banderoles tricolores, qui flottaient près d'une usine avoisinante , m'arrêta court. L'usine appartient à la maison Ch. Christofle et Cie. M. Charles Christofle, qui, en France,

confectionne depuis les simples couverts d'argent jusqu'aux pièces de canon en bronze d'aluminium , était en train de conquérir l'Allemagne à la dorure et à l'orfèvrerie artistique. Il y avait eu je ne sais quelle inauguration la veille , et la maison française, comme un vaisseau dans une rade étrangère, s'était pavoisée aux couleurs nationales Mon cœur battit; je crus être en France, dans une France où l'on pouvait voyager sans passe-port; j'entrai, et là je fus k même de comparer entre elles l'activité allemande et l'activité française. Cette fois, la comparaison était tout à l'honneur de la France.

Dans les ateliers occupés par nos compatriotes le travail marchait au pas accéléré; les maillets, les marteaux, en tombant sur le métal, marquaient une mesure leste et rapide, qui semblait servir d'accompagnement à quelque gai vaudeville; dans les autres, peuplés d'ouvriers allemands, que M. Christofle avait initiés à son œuvre d'alchimiste, la mesure lente, presque mélancolique , martelait k Roi des AiUnes ou le Chasseur noir.

Dans le même espace de temps, le vaudeville français fera deux fois la besogne de la romance allemande. Autre tableau pris sur les mêmes lieux. Des maçons badois s'occupent d'une construction annexée à l'usine. Un jeune manœuvre va à cinquante pas de là chercher des briques, dont le besoin se fait sentir parmi les travailleurs. Après s'être arrêté quelque temps en route à une petite fontaine, dont il fait jouer la pompe pour se désaltérer à un mince filet d'eau, si mince qu'il est forcé de s'y reprendre à diverses reprises pour étancher sa soif, il arrive enfin au tas de briques, le but de sa promenade. Il en prend six, pas davantage 1 et, d'un véritable pas de flâneur, les porte aux ouvriers. Alors, se croisant les bras, témoin impassible, il assiste au scellement des six briques. Quand il se décide à reprendre

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