‹ Le chemin des écoliersChapitre 41 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Étes-vous veuve?

— Non. Et elle rougit.

— On vous appelle madame , cependant I

— Envers toute maîtresse d'hôtel , cela est d'habitude.

— Cette marraine qui vous avait recueillie.... vous voyez que je suis au courant de votre histoire.... est -elle donc morte?

— Non; Dieu merci, elle se porte bien.

— C'est donc à Carlsruhe qu'elle demeure?

— Non; à Bruxelles.

— Alors, pourquoi Tavez-vous quittée? Pourquoi?... » J'allais poursuivre mon inconvenant interrogatoire, quand,

à l'arrivée d'un nouveau voyageur, elle me laissa là, brusquement , en me disant : < A ce soir ! »

Le soir, après avoir fait une longue visite au petit bois, notre voisin, comme je l'avais promis à ma boîte de fer-blanc, je me retrouvai encore avec ma charmante Thérèse, dans ce même salon aux registres, aux clefs et aux sonnettes.

De son propre mouvement , elle ordonna aux domestiques de ne pas venir nous troubler. Cela n'était-il pas du meilleur augure? aussi, plus convenable cette fois, je la laissai reprendre d'elle-même notre conversation, si fâcheusement interrompue; mais, tout d'abord, elle me parla de son père, que je venais de voir, multipliant tellement ses questions sur lui, qu'il semblait que j'eusse dû passer ces douze dernières années dans sa société intime ; elle me parla longuement aussi de sa mère , que j'avais connue; puis vinrent avec une incroyable surabondanceles souvenirs de Belleville et du Trou-Vassou, et, malgré les efforts que je fis ensuite pour détourner le courant, M. et Mme Perrière, le cheval, la maisonnette, le berlingot, le champ de roses, le petit chien borgne, les deux poules et même ma boîte de fer-blan^, furent seuls le sujet de notre long et mystérieux entretien.

Mes compagnons de table, tous plus ou moins épris de la maltresse de céans, comme cela se pratique d'ordinaire dans

les pensions bourgeoises lorsque l'hôtesse est jolie, parurent fort intrigués de mes tête-à-tête avec elle. On m'en plaisanta durant le souper, auquel elle n'assista pas; mais je restai invinciblement sur la plus stricte réserve vis-à-vis d'eux, n'ayant jamais eu pour habitude de compromettre les femmes.

NouTellM notas de Toyage. — Carlsruhe et le Hartwald. — Un pitre n — Tarif de» ?oitur«s. — Una brasserie. — Lbj propos de table. — La grammaire en bon-d'œuvra. — Prodigieux eflel causa par un nom. — Quadruple consultation. — Les verlope», ou verlobtet.

Quand on visite Carlsruhe, non plus en courant, effaré, du débarcadère au parc, du parc à la Légation de France, de la Légation au Théâtre, mais en touriste consciencieux et calme, on se demande quel temps il a fallu à ce petit peuple, si lent au travail, si compassé dans ses mouvements, si ami de ses aises, pour construire cette longue suite d'hôtels et de palais, qui composent la plus élégante, la plus symétrique, la plus monumentaie comme la plus jeune de toutes les capitales de l'Europe.

La ville est bâtie en forme d'éventail, dont chaque raycm aboutit au palais ducal , qui en représente le manche , le pivot; et si le prince ordonnait aux habitants de se tenir, à une heure convenue, sur le pas de leurs portes ou k leurs fenêtres, il

pourrait, du haut de son balcon, faire le recensement de toute la population à Taide d'une longue-vue. Peut-être une bonne lorgnette de spectacle y suffirait-elle.

La forêt qui cercle Çarlsruhe du côté de Test, le Hartwald, continue, avec une régularité parfaite, les rayonnements de Téventail.... J'étais en plein Hartwald....

Depuis une heure , je m'efforçais d'admirer, lorsque les sons d'un instrument étrange, inconnu, tenant du hautbois et du clairon, vinrent frapper mon oreille. Dans une grande prairie, où paissait un troupeau de moutons, je vis un vieux pâtre s'exerçant sur tine espèce de cornet à piston, d'un tuyautage assez compliqué. Adossé contre un arbre, il avait fixé sur un buisson de ronces son papier de musique. Je crus d'abord à de , la ipendicité en ré mineur; nous autres Parisiens, nous sommes si souvent exposés à voir notre bourse couchée en joue par des instrumentistes ! (Je ne parle pas de ceux qui donnent des concerts à dix francs le billet.) Rien de semblable pour celui-ci. Dès qu'il me vit approcher de lui , l'artiste redevint pâtre tout à coup. Il se tut, siffla ses chiens et rejoignit son troupeau.

La rencontre du vieux pâtre fut' ce qui me charma le plus dans cette froide et belle forêt si bien alignée.

Au milieu de ces immenses et noirs massifs de sapins, de chênes séculaires, de ces avenues ombreuses, étendant devant moi leur ligne droite à perte de vue, je ne sais pourquoi je fus saisi tout à coup d'un vif désir de me trouver entre quatre murs, à huis clos, et un livre à la main. Un journal venant de France,. de cette France d'où je commençais à me regarder comme exilé , m'aurait affriandé surtout. J'invitai mon cocher à rebrousser chemin. Vous l'ai-je dit? c'est dans une voiture de place, et au trot de deux petits poneys gris pommelé que je contemplais les austères et fastidieuses beautés du Hartwald.

J'ai donc ordonné à mon cocher de me descendre dans un café de la ville où je pusse trouver un journal français.

Si j'en puis juger par moi-même, il y a ainsi des instants où notre regard est avide de s'arrêter sur des caractères d'impri-

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