‹ Le chemin des écoliersChapitre 44 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Peut-être ne suis-je pas tout à fait capable de distinguer une belle dame allemande d'une grisette endimanchée.

A une heure de relevée , heure invariable du dîner en tout pays badois, je me mis en route pour le logis avec un certain sentiment de satisfaction, dans lequel l'appétit n'avait pas la plus large part. Non-seulement je commençais à m'intéresser vivement à Thérèse, mais aussi aux habitués de la maisoa, compagnons de table fort agréables, pleins de prévenances pour moi. Je n'avais qu'un reproche à leur faire : ils poussaient trop loin l'amour de la langue française. Leurs discussions grammaticales interrompaient parfois le repas d'une façon fâcheuse.

De même qu'il y a un genre de conversation pour les salons, il en existe un pour la table. A table , il est bon de ne mettre en avant que des propos tempérés, plaisants sans excès, ne provoquant ni l'émotion ni même une. attention soutenue; quelques brèves anecdotes au dessert, un peu de science au sujet des vins, des fruits, sur leur origine et leur conservation; tel est à peu près, sauf les cas extraordinaires, tout ce que j'admets. Ce genre de conversation , purement hygiénique , distrait sans préoccuper et devient presque un digestif utile.

En fait de propos de table, je proscris ceux de Martin Luther, malgré ses quolibets; il y parle trop de Dieu et du diable; je leur préfère ceux de Plutarque , quoique dans le chapitre de l'œuf et de la poule il tourne aux systèmes philosophiques. La philosophie, la religion, la politique et la morale, dont je fais d'ailleurs grand cas, sont déplacées à table; mais non moins qu'elles, je le déclare, la règle des participes français et autres aménités littéraires. Je l'ai dit, c'était là une des spécialités de la maison Lebel.

Quand j'y arrivai, j'étais de dix minutes en retard : le potage était enlevé; on en était déjà à la grammaire, en guise de hors-d'œuvre.

« Monsieur Cânaple , me dit un des convives en m'interpellant aussitôt par mon nom (car depuis que je l'avais apposé sur le

grand registre il était à l'ordre du jour dans la maison), Monsieur Ganaple, doit-on écrire cuiller avec un e ou sans et

— Monsieur Canaple, me dit un autre, sans me donner, plus que le premier, le temps de prendre place et de déplier ma serviette, doit-on dire caparace ou carapace? Gaparace, n'est-ce pas? On dit caparaçon. »

Puis UD troisième, un Badois celui-là :

< Doit-on mouiller les // dans le mot baïonnette?

— On doit boire frais et manger chaud, répondis-je avec assez de présence d'esprit; et je fis revenir le potage. Pardon, messieurs, ajoutai-je, pour m'excuser de la brusquerie de ma réponse, mais je crois les conversations sérieuses bonnes seulement posfprandmm; sans quoi on ne sait ce qu'on mange et Ton ne sait pas toujours ce que Ton dit. J'ai déjà, en route, en déjeunant à Strasbourg, assisté à une leçon de géographie, leçon très-peu pédantesque, je l'affirme, et cependant j'ai mal déjeuné.

— Quel était le professeur? me demanda un Allemand, du ton d'un homme à qui pas un professeur de géographie n'est inconnu.

— Le professeur, répondis-je en souriant, était un certain Brascassin.... »

Je n'achevai pas ma phrase. A ce nom de Brascassin, il se fit autour de la table comme un mouvement électrique; tous les regards se dirigèrent vers Thérèse, qui, pour déguiser son trouble, enleva le rôti placé devant elle, quoiqu'on n'eût pas encore touché aux entrées, et se mit à le découper menu, menu , avec une vivacité fébrile , convulsive , peu faite pour se plier aux sages ordonnances de l'écuyer tranchant. Durant le reste du repas le nom de Brascassin ne fut plus prononcé , et les questions grammaticales reprirent leur cours, sans opposition de ma part; mais j'avais hâte de connaître le mot de cette énigme 1

Quand on se fut levé de table, quand il ne restait dans la salle que deux Belges et un Badois qui discutaient pour sa-

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