‹ Le chemin des écoliersChapitre 46 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Vfr/opM.' qu'est-ce que cela?

— Cela signifie quelque chose comme votre mot ftimcis, en France; mais l'usage, en Allemagne, lui donne une valeur (ont autre. Une fois verlopes, nos amoureux débulent par se tutoyer; il leur est permis d'aller seuls errer ù leur aise à tra-

vers la ville, et même sous l'épaisseur des bois. Aucun danger ne menace la jeune fille; l'honneur allemand la protège. •

Je songeai alors à Perrette et au grand garçon qui l'avait aidée à tirer son chariot. Peut-être, dans ma pensée , avais-je porté contre eux un jugement trop sévùre; peut-être en étail-il de même pour ITiérèse....

• Dans ce pays, poursuivit mon interlocuteur, les fiançailles, tout .aussi bien qu'en Chine, sont prises au sérieux; la jeune fille qui perd son verlope devient une veuve. Malheur à elle si elle songe à !e remplacer trop promptement; la déconsidération publique l'atteindra bientôt; elle risque même de n'épouser qu'un mort, si l'on en croit l'histoire de Bettina, d'Ëttlingen , histoire récente , qu'on prendrait pour une légende ou un Tabliau du treizième siècle. '

A ce mot: légende, j'avais fait le mouvement d'un chien braque, tombant en arrêt devant le gibier.

Le ciel s'était parsemé de quelques nuages fauves, derrière lesquels la bonne grosse lune allemande , amortissant son éclat, avait pris tout k coup des teintes dorées de choucroute; le feuillage léger des arbres semblait s'être épaissi, et à travers ces demi-ténèbres les couples amoureux , moins distincts, figuraient des ombres errantes au milieu d'un élysée quelconque.

Le moment était favorable aux histoires légendaires. Celle-ci ne se fit pas attendre.

WiLHEH KT BBTTini. — Fleura de cimetière. — Un nouveau lerbe français. Eiplicaiion atec Thérèse.

< Entre Carisruhe et Rastadt, à une heure de marche en retournant vers la route de Kehl, est une petite ville, autrefois importante : c'est Ëttlingen , qui a donné son nom à notre joli boulevard. Là, dans une charmante vallée, traversée par la rivière d'Alb, florissait, il y a une dizaine d'années peut-être, Bettina, la illle d'un simple jardinier. Le bonhomme, du reste, faisait bien ses affaires , et sans trop de fatigues , car dans notre grand-duché les fleurs se sèment d'elles-mêmes, et poussent ' sans y penser.

« Bettina était jolie; aux yeux des galants, ses cheveux surtout la rendaient attrayante; ils étaient noirs, couleur peu commune dans cette patrie des blondes chevelures ; de plus , ils étaient lisses, abondants et soyeux, ce qui partout est dignement apprécié.

Longs cheveux noirs sur blanche peau , En amour voilà mon drapeau!

«Tel était le refrain d'un lied y ou chansonnette, naguère composé à son intention , et ce fut cette chansonnette qui décida du sort de Bettina.

« Elle était alors verlope avec Wilhem le boulanger, un bon travailleur, qui se serait jeté dans son four pour elle, et appartenait à une des familles les plus aisées d'Ettlingen. Le jour de leur mariage était fixé , lorsque arriva au pays le beau Frank. Celui-ci s'éprit soudainement de la fille du jardinier.

« Wilhem était bon et dévoué , mais timide à l'excès , souvent silencieux et songeur; Frank, garçon à la haute encolure, à la langue dorée, se montrait au contraire toujours d'humeur joyeuse. Il avait même un certain air mauvais sujet par lui rapporté de France, où il venait de se perfectionner dans son état de teinturier en suivant les cours de M. Chevreul ; puis enfin Frank était poëte et il portait des gants.

• Sous ce dernier article peut-être bien se cachait un mystère; peut-être le poëte- teinturier ne se sentait-il pas désireux d'étaler aux regards de Bettina ses mains tantôt bleues, tantôt vertes. Cependant la comparaison qu'elle faisait de l'un et de l'autre tournait à l'avantage de ce dernier. La chanson surtout lui avait été au cœur.

« Elle allait encore se promener avec Wilhem sous cette double et magnifique allée de marronniers à fleurs rouges qui entoure les anciennes fortifications d'Ettlingen , mais plus rarement; elle y marchait encore près de lui, la main dans la main , mais quand il essayait d'entrelacer ses doigts aux siens ,

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