PREMIÈRE PARTIE. lïl
elle Insistait, lui trouvant les doigts durs et raboteux; elle le regardait encore , mais d'un air distrait , presque sévère ; Wilhem était toujours son confident , niais elle ne l'entretenait que de ses tristesses insurmontables; elle n'avait pas cessé de le ' tutoyer, mais elle lui disait : * Tu devrais renoncer à moi , ami;
. cherche une autre fiancée; je ne me sens guère capable de ■ te rendre heureux. > • Le bon Wilhem comprit qu'il n'était plus aimé; sans lui
adresser un reproche, il lui rendit son anneau de fiançailles, et quitta brusquement le pays.
« Son départ, qui causa une grande rumeur dans Ettlingen, ftit pour Bettina plus un remords qu'un regret.
« Pendant trois mois, pendant six mois peut-être (mois d'hiver, il est vrai), elle se tint à l'écart. Enfin, n'entendant plus parler de lui, elle commença à reparaître sur la promenade, mais en costume sombre, sans bagues, sans boucles d'oreilles ni autres ornements.
« Frank n'essaya pas de l'aborder sur la promenade; seulement pour se mettre en mesure contre la concurrence, il alla trouver le bonhomme de jardinier, lui porta trois bouteilles de vin rouge d'Aflenthaler, trois , idem , de Margrafft, lui demandant la faveur d'y goûter avec lui. Tout en trinquant, il lui rappela qu'il était contre-maître à la grande teinturerie, et termina en sollicitant l'autorisation de se poser comme verlope de sa fille , Wilhem ayant renoncé à elle; Touché de cette bonne, façon d'agir, le père donna son consentement. Restait à obtenir celui de Bettina.
« Le soir de ce même jour, Frank, en habit de conquérant, frisé, ganté, son chapeau sur l'oreille, alla sur le pont de l'Alb, à l'entrée de la ville, où il savait devoir rencontrer Bettina. Dès qu'il l'aperçut , après l'avoir amoureusement arquebusée du regard, il se disposa à lui faire sa demande. Déjà renseignée par son père, Bettina l'interrompit au premier mot : « Pas en- « core! lui dit-elle; attendez que j'aie repris les fleurs. »
« En Allemagne, comme en Suisse et en Italie, les fleurs naturelles sont un ornement indispensable à la toilette de toute jeune fille, elles s'en tressent des couronnes pour leurs chapeaux; elles en placent à leur corsage et dans leurs cheveux. Ne point porter de fleurs dans les assemblées est chez elles le témoignage de quelque deuil dans la famille , ou que leur mère est malade ou que leur verlope est à l'armée. Fille d'un jardinier, Bettina aurait pu se procurer facilement les plus belles et les plus rares ; elle avait toujours préféré celles des champs ,