DEUXIÈME PARTIE
— Prenons-nous une voiture! • ajouta mon jeune diplomate. A ce mot, ma ligure se contracta comme par l'effet d'une
crise nerveuse. Je songeais à mes trente-huit sous. > Ne peut-on s'y rendre à pied? demandai-je.
— Rien de plus facile.... Trois quarts d'heure de marche, au plus. •
Je respirai. Nous nous mîmes en route.
Nous avions devant nous des coteaux- escarpés noircis de sapins; de petites tourelles gothiques se découpaient dans le bleu du ciel; mais le sentier de la montagne que nous suivions était sablé, sarclé, ratissé, purgé de toutes mauvaises herbes; de cent pas en cent pas, un banc à dossier nous conviait auï doureurs du repos. Devant ce comTortable, ridicule ailleurs que dans un parc bourgeois, ma mauvaise humeur commençait à me reprendre. C'est au milieu des hautes fougères, c'est sur une saillie de roc que j'aurais voulu m'asseoiri
Mon compagnon, parfaitement au courant des localités, nous fit gagner un petit chemin, à peine indiqué, à travers bois. Pendant quelques minutes, je pus Jouir du plaisir de marcher sur un sol parfois raboteux , mais du moins paré de ses gazons , de ses fleurs sylvestres, de ses grâces naturelles. Nous abordons, en grimpant, un plateau du haut duquel toute la vallée va se dérouler à nos regards : c Nous voici arrivés au Repos de Sophie, • me dit Junius; et je trouve sur le plateau une galerie couverte , avec bancs et sièges rustiques, et une voix tudesque se fait entendre :
» Ces meinchir feulent y (in ou pière? »
0 flâneur poète! où s'envolent tes rêves à la vue de ce garçon de café apparaissant , soudainement au milieu de ce site mer- "^ veilleuxl Jlisérablel ce n'est ni du vin ni de la bière qu'il nous faut, c'est l'isolement, c'est la liberté dans Id contemplation. Quant à moi dont l'imagination commençait déjà à s'émouvoir, Je retombai
U4 LE CHEMIN DES ftCOLIERS.
à plat dans le prosaïsme, et toutes mes rêveries aboutirent à cette méditation réaliste :
« Sans le double zéro je m'en tirais encore! On dit qu'à la roulette d'Hombourg on l'a supprimé. Que n'étais-je à Hombourg au lieu d'être à Bade! ■
Enlin,nous entrevoyons l'Alt-Schloss, dont les ruines semblent menacer de s'écrouler sur nos têtes; nous entendons le vent, en notes plaintives et mélodieuses, gémir à travers ses débris; aventurés au milieu de hautes roches moussues, crevassées, enlacées entre les longs bras des lierres gigantesques,
nous pénétrons dans le château par une poterne démantelée.... ProranationI misère! des maçons étaient là , consolidant les vieilles ruines ou en édifiant de nouvelles! Le vent que j'avais entendu gémir, c'était le bruit des harpes éoliennes ; il y en avait k toutes les ouvertures des croisées ogivales. Nous arrivons à la haute porte de l'antique manoir, vraie construction romaine, en plein cintre; elle est obstruée par des voitures de louage, par des troupeaux d'ânes sellés et bridés; le vieux manoir lui-