‹ Le chemin des écoliersChapitre 65 sur 259 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

ses personnages amaigris, étiolés, fluets jusqu'à la dessiccation , révoltait ce zélateur des anciens.

« On suspecta son catholicisme.

« Le margrave Hermann aimait paternellement Keller, l'ayant nourri chez lui en qualité de page; il espéra lui donner une sauvegarde contre les mauvais propos en lui faisant épouser la fille du prévôt de Kuppenheim , connu pour la rigidité de ses principes religieux. L'artiste se laissa fiancer sans y mettre obstacle. Toutefois, pour lesdites fiançailles, quand on fit sortir Mlle Kuppenheim de son couvent, il la trouva si maigre de formes, si disgracieuse de visage, qu'il jugea que sa mère, pendant sa grossesse, avait tenu ses yeux fixés plus souvent sur les saintes martyres de la chapelle d'Alt-Schloss que sur des Vénus grecques. Sa parole était engagée, il se résigna, et, deux jours de suite, on vit Burkardt Keller rentrer chez lui, la nuit close, après avoir traversé les bois de Kuppenheim. Il venait de faire la cour à sa Verlope, ou Verlobte.

« Le lendemam, son valet, le sachant curieux de toute ancienne construction, vint, en toute hâte, lui annoncer que de? bûcherons, en déracinant un vieux arbre dans une partie de son domaine , y avaient mis à nu une voûte de pierre , enduite d'un ciment tellement dur, qu'à peine si les racines avaient pu l'entamer. Au faîte de la voûte, Keller fit pratiquer une ouverture, par laquelle il descendit armé .d'une torche. Il était dans un petit temple, d'ordre dorique, au milieu duquel se dressait une statue de marbre; cette statue, par sa perfection artistique, semblait porter la signature de Phidias.

« Tout ce que, depuis, on a entrepris de fouilles, de déblais, de grattages, pour débarrasser de leur cangue de lave les ruines de Pompéi", il l'essaya, pour rendre à l'air et au jour son inespérée conquête. Durant ce travail , qui dura un mois , l'artiste enthouçiaste ne se sépara pas un instant de la blanche fille de Phidias, prenant soin lui-même de faire disparaître les souillures imprimées par les siècles et l'humidité sur sa peau marmoréenne. Cette œuvre ingrate terminée, il put enfin contempler sa déesse

dans son magnifique ensemble; puis il étudia, il analysa une à

une ses perfections de détail; et il s'oubliait auprès d'elle, mais, auprès d'elle, il oubliait aussi Mlle Kuppenhèim , ce qui devait lui porter malheur.

.. Or, le temps n'était pas loin où, en Allemagne, les soldats du Christ, après des luttes incessantes , , étaient parvenus à soumettre les derniers partisans de Teutatès et de Jupiter. On assurait que quelques obstinés païens, échappés au baptême, pra;tiquaient encore, dans les cavernes de la forêt Noire, le culte des faux dieux de Itome. Les tribunaux weimiques, créés par Charlemagne , n'avaient pas

cessé de comprimer dans le pays, non-seulement les écarts de

la politique , mais aussi ceux de la mythologie.

■ Le prévôt de Kuppenheim présidait un de ces tribunaux. L'injure faite h sa Clle ne devait point rester sans vengeance.

■ Un jour, on trouva le temple renversé et la fille de Phidias mise en pikes. Au milieu des débris , Keller était étendu , percé au cœur d'un poignard ; sur ce poignard se trouvait le sceau des francs-juges. Les francs-juges ne se déchaînaient pas de leur responsabilité sur le démon; ils cachaient leur main, mais ils signaient leurs œuvres. >

En résumé, la tradition légendaire a fait du pauvre Burkardt Keller un libertin ; la chronique en a fait un impie. Selon moi ,

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