‹ Le chemin des écoliersChapitre 7 sur 259 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

pareil endroit, j'allais entamer mon morceau de veau, quand mes yeux se rencontrèrent avec deux prunelles grises, surmontées de sourcils épais; au-dessus des sourcils se développait une abondante chevelure blanche, qui, grâce à des favoris et à un cordon de barbe de même couleur, encadrait une figure, alors contractée sous une impression de profond étonnement.

Celte figure, c'était celle du cabaretier:

■ Comment, c'est vous, père Ferrière? lui dis-je, après une inspection rapide de sa personne.

— Ah! je ne m'étais pas trompé! » s'écria-l-il en frappant dans ses mains; et tout aussitôt faisant lestement disparaître

ma bouteille de rin^ure, il la remplaça par une autre, à cachet rouge, vin d'ofBcier, mit un second verre sur la tahle et s'assit en face de moi.

Je demandai au garçon deux assiettes et deux couverts, et tirai le poulet de sa botte. Les soldats du 40* ouvraient de grands yeux affamés,

■ En quelle qualité étes-vous ici? dis-je à Ferrière.

.— C'est moi le chef de l'établissement, > me répondit-il.

Et son front rayonna d'orgueil.

* Voilà donc pourquoi je n'ai plus retrouvé la maisonnette à sa place?

— La maisonnette a descendu dans les fossés du fort, ainsi que le petit lopin de terre; c'est une affaire entre le gouvernement et moi.

— Et l'affaire a été bonne î

— Pas mauvaise, pas mauvaise, dit-il en clignant de l'œil , puisque je ne dois rien sur l'établissement, que la cave est pleine et que je vends en gros et en détail. » -

L'orgueil qui , tout à l'heure , ne rayonnait que sur son front , resplendit alors sur toute sa personne.

« Donc, père Perrière, aujourd'hui vous voilà riche?

— Je ne dépends plus de mon cheval, du moins, et celagrâce à vous et au gouvernement.

— Gomment, grâce à moi?

— Eh bien, et les deux poules I »

Ces derniers raots demandent une explication.

Hisires et splendeura d'un bohémien Traoçaîs. — L'orphelhi. — Une dame cbarilable. — Petits métiers. — Un clieval au lieu d'une soupe. — Choléra de 1637. — Les deui meodiants. — Cn ménage sur la gruide route. — Fin de la Tîe nomade. — Une maison pour dix ttioca. — La Jolie bouquetière.

Avez-vous jamais élevé des poules?... C'est une attrayante occupation. Il fut un temps où, dans ma basse-cour de Belleville, j'avais quarante poules de premier choix : brahma poutra, cochinchinoises , andalouses; poules de Crèvecœur, de Brëda, de la Flèche; poules cauchoises ou poules russes^ toutes bien cravatées, huppées, coUeretées; des perfections du genre.

Je ressentais pour elles une grande affection qu'aucune idée gastronomique ne venait dégrader; elles le savaient bien. Il m'arrivait parfois d'en céder, d'en échanger, et même d'en vendre; mais me nourrir de mes élèves, grand Dieul i'aurais-je pu? Il m'aurait semblé entendre un de mes sujets bien-aimés pépier sous ma dent, ou caqueter dans mon estomac. Horreur!

Toutefois, je faisais là un singulier commerce, il en faut convenir. B m'arrivait de vendre un poulet , mal coiffé il est vrai , un franc, et d'acheter un œuf trois francs.... Oui , trois francs

pièce, trente-six francs la douzaine. A ce prix, une omelette eût été un plat de luxe.

J'étais donc marchand de poules , lorsqu'un malin , Jean , mon vieux Jean, m'annonça qu'un individu, conduisant une charrette, demandait à me parler.

A ma porte , je trouvai un homme à la figure intelligente sans être rusée, chose rare parmi Jes pauvres diables de son espèce; quoique jeune encore, il grisonnait; sa blouse, rapiécée sur toutes les coutures, mais propre et sans déchirure aucune , témoignait que si la misère l'avait éprouvé , il n'en était point au découragement.

«Monsieur, me dit-il, vous aimez les poules; j'en ai une couple à vous vendre; de bien jolies bètes tout de même. »

Il alla à sa charrette, ouvrit une espèce de grande cage en lattis, qui en occupait la partie postérieure ; puis j'entendis de gros soupirs sortir de dessous la bâche qui recouvrait le pauvre véhicule.

Je m'approchai, j'aperçus à l'avant de la charrette une jeune femmeassez belle, mais d'une grande pâleur. Elle tenait les deux poules sur ses ""-^ ""i"' genoux, et les caressait, les

baisait, comme pour leur faire ses adieux. L'une était une poule nankin de Crèvecœur, d'une forme élégante et svelte; l'autre, une belle cauchoise ardoisée, à la robe irrépcochable , mais dont la huppe laissait échapper quelques petites plumes blanches. Sans cette macule, c'eût été une merveille. ■ Combien en voulez-vous? lui demandai-je. — Faites le prix vous-même, me répondit-il, puisque vous êtes connaisseur. »

Après les avoir examinées, non-^ulement au plumage, aux

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