‹ Le chemin des écoliersChapitre 101 sur 245 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

La forêt Noire. — Ruines de l'abbaye de Tous-les-Saints. — Un élève en pharmacie. — Pluie d'argent. — Grand festival. — Qui je rencontre au milieu des orphéonistes. — Je rentre en possession de mon chapeau.

a Connaissez-vous un certain M. Brascassin, que vous m'avez donné pour compagnon de chambrée? demandai-je à mon hôte, que je rencontrai sous la porte cochère.

— Si je le connais ! C'est notre marchand de vin de Champagne, à moi comme à tous les hôteliers à vingt lieues à la ronde; et un bon vivant, monsieur; avec le mot pour rire; la marchandise fait le marchand, voyez-vous. Pour les marchands de vin de Champagne, vive la joie! c'est l'état qui le veut. Eh bien, celui-là en a à vendre et à revendre, de la joie ; il en a en cervelle comme en bouteille. Il fallait le voir hier attablé avec nos étudiants de Carlsruhe et d'Heidelberg; il les a tous grisés de Champagne, et c'est lui qui régalait; mais c'^st sa manière de faire la pratique. Ils y reviendront d'eux-mêmes; pas mal calculé. »

Mon hôtelier, si avare de ses paroles la vieille, paraissait disposé à les prodiguer depuis que ses salles étaient vides. J'en profitai pour savoir de lui quel chemin avait pris son nriarchand de vin de Champagne.

A quelques lieues d'Achern, dans un site merveilleux, au milieu d'une vallée profonde, s'élèvent les ruines solennelles de l'abbaye de Tous-les-Saints (Aller-Heiligen). Les grands bois, les hautes roches, les eaux murmurantes, rien ne manque à ces vieux débris pour leur conserver une apparence de pieuse austérité. C'est vers ces ruines cependant que se sont dirigées aujourd'hui ces bandes de chanteurs et d'auditeurs profanes accourus de tous les points de l'Allemagne et de l'Alsace. Achern était le lieu de leur réunion , Aller-Heiligen le but de leur pèlerinage philharmonique. Là devait s'exécuter le grand festival.

Déjà, depuis le petit jour, de longs voiturins surchargés de monde se dirigeaient de ce côté ; les piétons suivaient. Brascassin, et par conséquent mon chapeau, ne pouvaient manquer d'avoir pris la même route. Après un instant d'hésitation, je fis comme les voiturins, comme les piétons, comme Brascassin, comme mon chapeau, je pris le chemin d'AUer- Heiligen.

A une nuit diluvienne avait succédé un soleil radieux.

J'avais trouvé place dans le dernier voiturin, charrette à deux roues, étroite et longue, flanquée de deux planches latérales en guise de banquettes, espèce d'omnibus à ciel découvert, qui est à l'omnibus ce que celui-ci est à la berline la plus moelleuse et la mieux suspendue. Huit jours auparavant, j'en serais des-

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