‹ Le chemin des écoliersChapitre 102 sur 245 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

cendu brisé et courbatu. Je commençais à me faire une musculature de voyageur.

D'ailleurs, mes regards, agréablement distraits, embrassaient une succession de collines verdoyantes coupées par de nombreux ruisseaux ; ces ruisseaux formant de petits cataractes, divisés en minces filets pour les besoins de l'irrigation, après avoir clapoté au soleil, ou s'être glissés sous l'herbe comme un réseau de rubans argentés, aboutissaient à de profondes rigoles creusées de l'un et de l'autre côté de la route. C'était charmant; mes yeux se régalaient, et je ne songeais guère à ma banquette de bois.

De dix minutes en dix minutes nous traversions un village ; la population tout entière, dehors ce jour-là, paraissait excessive par rapport au nombre des maisons. Je le présume, les fanfares d'Achern avaient appelé sur notre passage les habitants des autres hameaux cachés derrière les collines. Nous cheminions au milieu d'une foule compacte et curieuse qui nous regardait et que nous regardions avec un joyeux étonnement. Xous nous passions mutuellement en revue.

Les paysans ici n'ont plus rien de ceux des environs de Bade et de Garlsruhe; ce sont déjà les paysans de la forêt Noire, avec leurs culottes de velours, leurs amples gilets et leurs chapeaux à larges bords. Soit en l'honneur de la Musik-Fest, soit de quelque autre fête plus orthodoxe, tout ce monde était endimanché, les femmes surtout. Les vieilles, pour la plupart, portaient un petit bonnet garni de paillon et serré aux oreilles; les jeunes allaient nu-tète, les tresses pendantes et les rubans flottants. Au milieu de cette multitude de têtes blondes, alignées sur le bord de la

route, les gilets rouges des hommes apparaissaient comme des coquelicots dans un champ de blé.

Ce qae je vis de fauves chevelures ce jour-là ne peut se nombrer, même approximativement. Avec ce que produit TAllemagne dans ce genre, j'en suis certain, on pourrait entourer le globe terrestre d'un cercle de tresses blondes, écliptique dorée bien digne de marquer le cours du soleil.

Nous traversâmes ainsi les villages d'Ober-Achern, de Furschenbach, d'Ottenhofen, etc. Comme c'est tout en roulant que j'inscrivis ces noms sur mon calepin, les cahots du véhicule ont bien pu les estropier quelque peu.

Après deux heures de voiturin, trois quarts d'heure de marche pour gravir les montagnes, nous nous arrêtons dans un petit bois, le parloir, Yatrium^ l'antichambre du lieu principal. C'est laque chacun semble s'être donné rendez- vous ; on s'y cherche, on y fait entendre tous ces cris de ralliement empruntés au règne animal et spécialement à la grande famille des oiseaux; cris d'aigles, cris d'oies, chants du coq, roucoulements de ramiers, sifflements du merle, ululalations de la chouette ou de l'effraie, singulier concert préludant à l'autre.

Moi, n'ayant à correspondre avec personne à travers l'espace, je ne criais pas, j'interrogeais du regard, je cherchais Brascassin, examinant attentivement toutes les physionomies et non moins attentivement tous les chapeaux. Il me semblait devoir reconnaître Brascassin plutôt encore à mon chapeau qu'à sa tîgure. J'ai eu l'occasion de l'approcher trois fois; la première fois il représentait à mes yeux un octogénaire; la dernière fois, ce malin même, un spectre. Restait

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