‹ Le chemin des écoliersChapitre 119 sur 245 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

espérait peut-être que sa bosse, comme la perruque de l'abbé Porquet, allait un instant devenir le point culminant de cette partie du globe.

Hélas! il n'eut point cette satisfaction.

Une demi-heure plus tard , nos gens étaient de retour au lac, et le guide, assez semblable à un montreur de singes, portait M. de La Fléchelle assis sur son épaule. Une défaillance subite avait pris au petit homme, avec accompagnement de crampes dans les jambes, résultant, affirmait l'homœopathe, d'une expansion excessive de fluide magnétique, causée par une trop grande absorption de sève végétale, qui ne s'élaborant qu'avec peine dans les cavités thoraciques, vu la raréfaction de l'air des montagnes, avait brusquement passé de la pléthore aiguë à l'annihilation des forces musculaires.

Le mot courbature eût suffi, je crois.

Au Hirsch, où nous n'arrivâmes guère qu'avec la nuit, la table était dressée pour nous, et devant chaque couvert figurait une bouteille de vin de Champagne de la maison Le Brun , d'Avize , celle avec laquelle Brascassin était le plus particulièrement associé. « Le vin Le Brun, disait-il, est le vin le plus honnête et le plus consciencieux de la Champagne. »

Cptte surprise, préparée dès la veille par notre inappréciable compagnon, dont l'influence vinicole s'étendait aussi bien sur les humbles gasthaus de la forêt Noire que sur les riches hôtels de la plaine, nous mit tous de belle humeur et fit, par enchantement, disparaître nos fatigues de la journée, excepté toutefois pour M. de La Fléchelle, à qui on dut dresser un lit de repos dans un des coins de l'immense salle du Hirsch, aussi bien dortoir que réfectoire. Lui-même,

je lui rends cette justice, eut le bon esprit d"applaudir à notre entraiu.

Pendant le cours du repas, les mots vifs et mousseux ne manquèrent point. Tout en y apportant sa bonne part, Brascassin les attribuait moins encore à notre esprit naturel qu'à la vertu spécifique de son vin de prédilection. Il en reconnaissait l'effet dans nos réparties plutôt gaies que folles, spirituelles sans exagération. 11 avait établi tout un système d'observations touchant l'influence exercée par les divers vins de Champagne sur les élucubrations du cerveau, et prétendait pouvoir reconnaître si tel mot plaisant, telle boutade humoristique, étaient nés sous l'influence du vin mousseux ou du vin crémant. Au besoin, il aurait pu signaler la localité exacte du département de la Marne où ce mot, cette boutade avaient d'abord été confectionnés et mis en bouteille, nonseulepent à Reims, Épernay, Avize ou Sillery, mais dans la plus minime de leurs subdivisions. Selon lui, le moët pousse plus à l'imagination qu',à la gaieté ; le montebello fait plus rêver que parler; le cliquot tourne facilement à la politique : ainsi de vingt autres vins moins fameux qu'il rangeait sous les dénominations générales de vins facétieux, vins cgrillards et même de vins inconvenants.

Ce système œnologique nous amusa beaucoup et donna lieu à une foule d'observations folles; mais lui, Brascassin, en les rétorquant, ne se départit pas d'une sorte de gravité qui lui semblait habituelle.

Cet homme, je l'avais jugé d'abord devoir être un loustic vulgaire ; ses relations mystérieuses avec Thérèse, les confidences de messieurs les habitués de la

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