‹ Le chemin des écoliersChapitre 118 sur 245 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

pare aux Andes du Pérou, aux Cordillères.... Le Chimboraço !... Ah ! ah ! messieurs, le Chimboraço !»

Le premier prix de montagnes allait être accordé au Chimboraço lorsque Brascassin, sortant de son immobilité :

« Que venez-vous parler de vos Cordillères et du Chimboraço ? Il est des montagnes bien plus hautes encore !

— Lesquelles? nous écriâmes-nous.

— Les montagnes de la lune, messieurs! »

Et tout à coup, s'échauffant sous une indignation de poëte, qui m'étonna chez un marchand de vin d'Épernay : « Ah ! tenez, poursuivit-il, la peste étouffe tous ces faux amis de la nature qui ne savent admirer que par comparaison ! qui déprécient ce qu'ils ont sous les yeux au profit de merveilles que, le plus souvent, ils n'ont pas vues, qu'ils ne verront jamais ! qui crachent sans cesse dans notre admiration pour nous en dégoûter ! Si vous vous extasiez devant un beau site de la Touraine ou de la Bretagne, même des environs de Paris, où il y en a tant, ils viennent jeter dessus, pour l'éclipser, les vallées de l'Arno, le Pausilippe, tous les Tibre et tous les Tivoli possibles. Révez-vous devant un petit ruisseau, à peine visible, à peine murmurant sous les touffes d'herbes et de fleurs qui frangent ses bords, ils vous le noient aussitôt sous un débordement du Rhin , du Rhône et du Danube réunis. Est-ce qu'une petite chaumière moussue, entourée de quelques arbres, avec sa cheminée qui fume, et dont la vitre s'illumine sous un rayon du soleil couchant, n'intéresse pas aussi vivement le regard que le château princier le plus splendide au milieu de son vaste parc ? Non, ils ne sont

pas de vrais voyageurs, de vrais artistes, ceux-là qui, avec un chef-d'œuvre de Dieu ou des hommes sous les yeux, n'éprouvent d'autre sentiment que le regret de ce qu'il ne leur est pas donné de voir. C'est de l'ingratitude envers la Providence !

—Bravo, Brascassin ! » cria Athanase. Les autres se courbèrent sous la réprimande qu'ils avaient méritée.

Moi, j'étais ému. Décidément cet homme me devenait tout à fait sympathique. Je me levai et, pour la seconde fois de la journée, j'allai lui tendre la main. Il me comprit mieux qu'à ma première et maladroite démonstration, et son étreinte cordiale répondit à la mienne.

Nous étions amis.

Comme réparation due aux monta.smes de la forêt Noire, nos gens avaient décidé de profiter du reste du jour pour visiter la Hornisgrinde, la plus élevée d'entre elles, et dont les crêtes du Mumel-See ne sont que le marchepied. *Du haut de la Hornisgrinde, on voit distinctement le clocher de Strasbourg, nécessairement. Je l'avoue, pour l'instant, le clocher de Strasbourg, j'aurais désiré le voir de moins haut et de plus près. Si j'avais pris le chemin de fer ce matin, je serais maintenant à Nancy, à Épernay peut-être. J'en avais assez de l'ascension; comme le héros de Corneille, j'aspirais à descendre. Sous prétexte de crayonnage, mon album à la main, je restai en place, me contentant de les, suivre du regard sur les premières rampes de la montagne, et regrettant fort que Brascassin les eût accompagnés.

Le petit La Fléchelle, la tète haute, brandissant son bâton ferré, précédait la bande des explorateurs en se démenant avec des façons de tambour-major. Il

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