‹ Le chemin des écoliersChapitre 126 sur 245 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

lac des Fées. J'usais avec lui du droit d'un voyageur poëte qui ne veut pas s'être détourné de sa route et avoir manqué le chemin de fer pour visiter une mare.

Durant nos marches comme durant nos haltes, j'avais observé les différents types composant notre petite escouade nomade. Il est utile, je pense, de les faire connaître.

Parmi les plus agiles, les plus infatigables et surtout les plus altérés d'entre nous, l'orphéoniste tenait le premier rang. Toujours en mouvement, toujours allant, venant, il était l'éclaireur de la troupe dont j'étais le fourrier. Traversions-nous un hameau, passions-nous devant une chaumière sans nous y arrêter, il semblait qu'une trappe se fût ouverte sous ses pas; il disparaissait tout à coup sans qu'on pût se douter de ce qu'il était devenu. Il avait trouvé moyen d'y boire so,n pot de bière et son verre de kirsch; quand nous le cherchions derrière nous, il étaiten avant, à une portée de fusil ; nous l'apercevions sortant de quelque tailhs et venant à notre rencontre.

Ma curiosité naturelle se portait beaucoup plus volontiers du côté de Baldaboche. J'essayai de le surprendre avec son client en voie de médication merveilleuse. J'échouai dans ma tentative , l'accident de la veille ayant nécessité pour l'intéressant La Fié- ' chelle un régime purement d'abstention. Il n'absorbait plus la sève des arbres ; à peine s'il lui était permis de respirer le parfum des fleurs. Ses forces étaient revenues cependant, ainsi que sa malice, cette dernière toujours à mes dépens. Pour entretenir le tout en bon état, il suffisait au grand docteur d'un imperceptible globule de je ne sais quoi avec une verrée d'eau fraîche par-dessus.

Les charlatans répondent à un besoin de l'humanité ; ils sont pour les classes aisées de la société ce que sont les sorciers pour le peuple. L'occasion m'était offerte d'étudier de près un de ces hommes audacieux qui usurpent parmi nous le droit divin de faire des prodiges. Ne pouvant le voir à l'œuvre, je m'appliquai du moins à prendre mesure de son intelligence. Athanase, et même LaFléchelle, gens instruits tous deux, ne pouvaient s'être laissé duper par un charlatan vulgaire. J'eus une longue conversation intime avec Baldaboche touchant son système. Je m'attendais à trouver sous son écorce glaciale, sous son apparence de calme bonhomie, un esprit subtil, alerte, quelques traits grandioses des Mesmer et des Cagliostro. Désillusion! ^■

L'homœopathe administrafff son esprit, tout ainsi que ses drogues, par doses infinitésimales, mélangées dans des masses d'eau froide. Pas une base discutable à ses principes absurdes, de grands mots inintelligibles, du verbiage sans portée, voilà tout.

Réfléchissant à part moi aux faiblesses de l'humanité, me rappelant qiie le divin Socrate croyait à son démon familier, que quantité de grands hommes , nos contemporains, membres de l'Institut de France ' ou de la Société royale de Londres, font tourner des tables ou évoquent les esprits frappeurs, il me revenait en mémoire un mot terrible de mon ami Antoine Minorel.

Un jour, j'invoquais en faveur de la thèse que je soutenais contre lui l'assentiment général du genre humain :

« Le genre humain est un imbécile ! y> me répliqua mon farouche misanthrope, et il essaya de me le dé-

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montrer. « La raison est une , la vérité est une, me dit-il, et toutes deux se confondent pour former cette unité qui ne peut ni varier ni s'étendre. Les erreurs, au contraire, les folies de toutes sortes sont multiples ; elles se croisent et se fécondent entre elles ; elles ont enfanté des armées innombrables d'autres folies, d'autres erreurs qui aujourd'hui envahissent toute la terre habitable. Voilà pourquoi la sottise y règne universellement et despotiquemenl. Comprends-tu? »

Le savant casuiste Schupp , au dire d'Henri Heine , est allé plus loin qu'Antoine : « Il y a dans le m^onde plus de sots que d'individus, » a-t-il osé avancer. Évidemment ce sont là des exagérations. Non, Antoine, non, monsieur Schupp, les hommes ne sont pas.... Mais où vais-je m'embarquer dans ces hautes idées philosophiques à propos d'un Baldaboche? Je me résume : Dieu vous garde des charlatans, mes frères, et un peu aussi des philosophes !

Ma conversation avec l'homœopalhe avait produit sur moi l'effet d'une aspersion réfrigérante; pour me réchauffer je me rapprochai de Brascassin.

Parmi les individus marchant de compagnie (j'ai eu souvent occasion de le remarquer sur nos boulevards parisiens), il en est toujours un autour duquel les autres convergent : c'est le pivot du groupe. Si l'on marche de front en se donnant le bras, croche des deux côtés, il forme le point médian de la bande ; s'éparpille-t-on pour jouir de la liberté de ses mouvements, c'est pour se mouvoir encore dans son orbite : il est le centre de gravité de ce petit monde. Le rôle de pivot, de point médian, de centre de gravité, Brascassin le jouait par rapporta nous.

A diverses reprises déjà, Brascassin, de lui-même, m'avait offert son bras durant la marche ; nos bonnes relations se consolidaient de plus en plus, mais il m'avait été impossible d'avoir avec lui un entretien confidentiel, tant ses satellites ordinaires, Athanase, La Fléclielle et les deux Épernay semblaient régler leurs mouvements sur les siens. Cette fois, je fus plus heureux. Ces messieurs s'étaient arrêtés en route pour causer avec un écho, le seul être du pays qui pût articuler un mot de français : l'orphéoniste fouillait les taillis, Baldaboche bayait aux corneilles et restait immobile là où je l'avais laissé; le moment était favorable ; je le mis à profit.

J'entretins d'abord Brascassin des propos invraisemblables débités sur son compte par les beaux esprits de la maison Lebel ; il ne fit qu'en rire.

« Il y a quelque chose de vrai dans tout cela, dit-il; mais on se modifie avec l'âge; aujourd'hui, je ne suis pas plus un démagogue que je ne suis un proscrit.

— Ils prétendaient aussi, ajoutai-je, que vous n'êtes pas un étranger pour Thérèse.

— Je l'espère bien !

— Que, pour son établissement, vous avez avancé les fonds nécessaires.

— Une partie, oui, en effet.... A six pour cent, c'est le taux du commerce. D'ailleurs, ce petit service m'a valu la clientèle delà maison, et j'étais garanti de mes avances par le bonhomme Ferrière. Puisque ces honnêtes messieurs voient en moi un spéculateur, ne faisais-je point là une bonne spéculation? »

Le ton avec lequel il débita sa phrase m'avait décidément convaincu qu'il n'avait jamais été à Thérèse que son marchand de vin de Champagne.

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