‹ Le chemin des écoliersChapitre 125 sur 245 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

rizon, nous avons planté notre pavillon de nuit dans un village.... De ce village, je ne te dirai point le nom; il est resté un secret pour nous. A partir de Freudenstadt, les communes cessent d'apposer leur extrait de baptême sur leurs murs; il n'est pas d'usage non plus que chaque localité municipale ait son auberge. On cherche son gîte où l'on peut. Nous iious mîmes donc en devoir d'en appeler à l'hospitalité privée.

a J'avais été nommé fourrier de la troupe, bien malgré moi; ces messieurs daignent m'accorder un geste expressif et suppléant facilement à la parole ; d'ailleurs, disaient-ils, devant mon air honnête et rassis, les portes devaient s'ouvrir d'elles-mêmes. Le mot rassis t'aurait réjoui, mécréant !

« La soirée était fraîche; les rues étaient désertes; dans la première maison où je m'adresse, je tombe au milieu d'un troupeau de femmes et d'enfants, réunis autour du foyer sous la présidence d'un bonhomme fumant sa pipe. C'était un tableau, ce n'était pas un gîte. Le moyen de proposer à ces femmes, jeunes pour la plupart, de loger à la nuit huit hommes, jeunes aussi, pour la plupart? Antoine, tu le vois, je te fais des concessions !

« Je me disposaisà battre en retraite; mais tous les cœurs ont l'instinct de l'hospitalité dans les pays sans auberges; le bonhomme se lève et m'indique, à quelques pas de son logis, une scierie où, me dit-il, je trouverai facilement à me loger moi et mes compagnons. J'ai la ferme confiance que ce sont là ses paroles exactes, quoiqu'elles aient été articulées dans Tallemand le plus volubile, le plus saxatile, le plus guttural , le plus croassant que de ma vie j 'aie entendu .

« A la scierie, dans une chambre du rez-de-chaussée, je trouvai deux hommes d'assez bonne mine jouant une partie de dames sur une simple planche soutenue par quatre rondins et fraîchement échappée aux dents de la longue scie.

« C'est sur cette table, digne des âges bibliques, que je t'écris en ce moment, cher Antoine. Nos hôtes n'ont pas mis à notre disposition huit lits ornés de leurs courtines et baldaquins , mais bien huit matelas sur une épaisse litière de foin. Pour des YO^'ageurs déjà endurcis cela est plus que suffisant. Quant au menu du souper, voir la carte du dîner pris à Freudenstadt : jambon, saucisson, etc.; seulement la tarte aux pommes de terre froides fut remplacée par des pommes de terre chaudes, cuites à l'eau et servies au gros sel. Nous les mangeâmes à l'anglaise, en guise de pain. Le pain ici est rempli de son. peutêtre de sciure de bois, vu la localité. Eh bien, sans les pommes de terre je m'en serais accommodé.

« Antoine, ton ami est devenu un Spartiate.

« Au village de***, forêt Noire,... mai.

« J'ai tant vécu depuis quelques jours que je ne sais plus même la date du mois. »

A cette lettre adressée à mon excellent ami Antoine Minorel, je crois devoir ajouter un complément indispensable.

Tout ce que je lui raconte touchant nos accidents de route, notre gaieté, notre entrain, nos bons rapports de compagnon à compagnon, est exactement vrai, beaucoup plus vrai, beaucoup plus exact que l'apparition des ours sur la Hornisgiinde et ma prétendue admiration pour cette atireuse grenouillère du

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