PREMIERE PARTIE
J'étais fort gai ce soir-là, et en veine de paradoxe. Je pris à partie les Paul et les Ernest, soutenant qu'avec une armée recrutée parmi les premiers dans nos quatre-vingt-six départements, on pourrait mener à bien une guerre contre une puissance de second ordre; si les Ernest se joignaient aux Paul, la Russie elle-même tremblerait.
Au milieu de ces folies, j'interpellai notre amphitryon, lui demandant s'il ne portait pas un autre nom que ce nom œcuménique d'Ernest :
« Je me nomme aussi Athanase, me répondit-il.
— Bravo! Athanase, voilà une appellation qui désigne non plus un peuple, mais un homme ! Ce sera là désormais votre seul vocable ! Vous n'êtes plus qu'un Athanase à mes yeux! Jurons tous de souhaiter la fête de notre ami à la Saint-Athanase prochaine!... A la santé d' Athanase! »
On avait ri, on avait trinqué, on avait juré, et, le lendemain, je ne me souvenais guère plus si Forestier se prénommait Ernest Athanase, ou Ernest Ghrysostome.
Un peu confus à ce souvenir que me rappelait mon
mgenieur
« J'avais complètement oublié mon engagement, lui dis-je. D'ailleurs, Ernest ou Athanase, vous me le rappelez vous-même, habite présentement Épernay, c'est-à-dire à trente ou trente-six lieues d'ici.
— Dites à trois heures, me répondit-il ; on ne compte plus par lieues depuis la création des chemins de fer. Mais n'est ce point pour satisfaire à votre promesse, mieux encore, à votre provocation, que, la Saint-Athanase venue, vous voici à la station de jNoisyle-Sec? Si vous n'allez à Épernay, oii donc allez-vous?
— Je vais, à Marly-le-Pioi.
— Ah! bah ! Ce n'est pas du tout le chemin; vous serez plus vite à Épernay.
— C'est possible.... Mais mon ami Antoine Minorel doit venir demain me rejoindre à Marly ; je me suis engagé à l'y attendre ; Madeleine, ma cuisinière, y est installée déjà....
— Belles raisons ! Vous coucherez ce soir à Paris, et même à Marly, si bon vous semble. Je me souviens de vous avoir entendu maintes fois vous poser comme l'ennemi personnel des chemins de fer ; voici le moment de vous réconcilier avec eux. Celui-ci va vou mettre à même de remplir tout à la fois vos engagements envers Forestier et envers Minorel. Voyezvous là-bas la fumée de la locomotive? Allons, prenez votre billet, et en route ! »
L'avouerai-je? l'idée de causer un grand étonnement à Minorel quand, demain, à Marly, je pourrais lui dire en l'abordant : ^ Très-cher, si je ne reviens pas de Fontainebleau, que tu me reproches de ne point encore avoir exploré, je reviens d'Épernay ; c'est deux fois plus loin ! » fut peut-être ce qui me décida avant tout.
Il était midi ; à trois heures nous devions toucher Épernay. J'en repartirais à cinq; à huit, je serais de retour à Noisy, et, malgré ce crochet vers la Champagne, je comptais ne modifler en rien l'itinéraire de mon voyage de banlieue.
Dieu et le chemin de fer en devaient décider autrement.
Le long de la route, défilèrent devant moi, comme dans un mobile panorama, le Raincy, que j'avais compté visiter à pied ce jour même; la cathédrale de