PREMIÈRE PARTIE
Meaux, devant laquelle je me découvris la tête pour saluer le grand Bossuet; puis se présenta un élégant castel moyen âge, bâti d'hier, aux tours ventrues et rondes comme des tonnes, aux donjons en forme de bouteilles, que des rinceaux de pampre semblaient couronner. C'était le château de Boursault qui venait de s'élever par magie, non aux sons de la lyre, comme les murs de Thèbes, mais au bruit des bouchons de vin de Champagne, faisant retentir dans le monde entier le nom de son illustre fondatrice, la veuve Cliquot.
EnGn, nous entrâmes dans la gare d'Épernay. Là, je reçus un premier choc (choc purement moral, Dieu merci ! ) : le train se dirigeant sur Paris, avec station à Noisy-le-Sec, ne devait pas partir avant huit heures du soir. Avec les chemins de fer, il n'y a qu'à se résigner. Je me résignai donc, sans toutefois renoncer à mon projet primitif.
Notre ami Forestier nous reçut avec plus de surprise encore que de joie. Il n'avait jamais pensé que son second baptême dût porter fruit; il tenait à son joli nom suédois d'Ernest, répudiait hautement son nom grec d'Athanase, et du doigt, en riant, il me fit signe qu'il se vengerait de son malencontreux parrain. D'ailleurs, nous avions fait erreur de date, il nous le prouva. La Saint-Athanase, tombant le 2 mai, ne pouvait tout au plus être fêtée que le I". Nous étions au 30 avril! Il nous invita à la célébrer avec lui le lendemain, nous prévenant toutefois que le lendemain il serait en route pour aller visiter la chute du Rhin à SchafTouse.
Nous rîmes beaucoup et de l'invitation, et de la méprise de l'ingénieur, qui m'avait fait opérer un
pareil déplacement sur une fausse interprétation du calendrier. Celui-ci m'en fit ses excuses.
Athanase (je lui conserverai obstinément le nom, qui, je le maintiens, lui donne une personnalité plus djstincte), Athanase recevait justement ce jour-là à dîner ses futurs compagnons de voyage. On se mit à table à quatre heures, puis, le repas gaiement achevé, nous sortîmes poiir faire un tour dans la ville.
La ville d'Épernay ne présente guère de curieux que sa rue du Commerce , bordée de monuments grandioses, et son église, remarquable surtout par son portail renaissance, en complet désaccord avec le reste de l'édifice.
Moins curieux de sculptures et d'œuvres architecturales que d'observations à faire sur le vif, moi, j'y avais tout d'abord découvert un personnage vraiment digne d'être étudié, et dont, certes, on ne trouverait pas l'analogue ailleurs que dans ce bienheureux département de la Marne.
C'était un jeune mendiant en guenilles, portant bissac de toile sur l'épaule.
A notie sortie de chez Athanase, il se tenait devant la fenêtre de la cuisine, donnant sur la rue ; le regard intelligent et sensuel du jeune quémandeur attira surle-champ mon attention.
La servante venait de lui donner un morceau de pain bis et une pleine tasse de vin de Champagne, le reste de nos bouteilles mal vidées. Un sourire de béatitude s'épanouissait en large sur la figure de l'enfant. Ouvrant son bissac, il y fit entrer la miche de pain bis, en relira un morceau de pain blanc, puis un verre à long col, ébréché et complètement privé de sa base. Alors, avec une pose de Sardanapale, il épancha dans
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le verre une partie du contenu de la tass?, et porta un premier toast à la servante, ce qui me parut parfait de convenanee. Ce garçon-là doit avoir du cœur. Dans sa seconde verrée il trempa d'abord quelques bribes de son pain blanc, et l'acheva ensuite à notre santé; car, à ma prière, ces messieurs avaient bien voulu suspendre leur marche pour me laisser le temps de l'observer. J'étais ravi; je lui donnai cinq francs.
Ce mendiant voluptueux décidait en ma faveur relativement à une thèse soutenue par moi pendant le dîner; c'est que la forme et la matière du gobelet exercent une puissante influence sur la qualité du vin. Dégusté dans un verre mousseline, où les deux lèvres se touchent, l'honnête mâcon devient pomard; bu dans une tasse, le Champagne n'est plus que piquette.
Vive la mendicité dans les pays mousseux !
La grande curiosité d'Épernay, son orgueil, sa gloire, ne se montre pas à la surface du sol; elle est intérieure, elle est souterraine; ce sont ses caves. Tant de magnifiques péristyles de la rue du Commerce, ces riches portiques surmontés de frontons triangulaires, grecs ou romains, que représentent-ils? Ils représentent l'entrée des caves.
Je ne pouvais quitter Épernay sans visiter ses caves, Athanase me le déclara; et nous nous acheminâmes vers une des plus renommées. Je ne comptais y voir que des bouteilles rangées en bataille; j'allais y rencontrer Eleusis et ses mystères.
Sous le porche du temple se tenait une figure pale, avec un nez rouge implanté au milieu. Plusieurs autres personnages, en compagnie de cetti^ figure, nous voyant arriver, nous firent, comme si nous risquions
d'interrompre une cérémonie solennelle, des signes auxquels je ne compris rien.
Deux minutes après, un homme tout de noir habillé, portant à la main un masque grillagé de laiton, semblable à ceux dont on fait usage dans les salles d'escrime, en affubla le nez rouge, qui se laissa faire avec une sorte de componction. Tous gardaient un silence empesé, sous le sérieux duquel cependant le froncement des sourcils de quelques-uns, les contractions zygomatiques de quelques autres , trahissaient un rire contenu à grand'peine.
L'homme noir alors frappa trois coups sur un timbre placé au fond du péristyle. De l'intérieur, une voix forte et retentissante cria :
a Qui ose frapper à cette porte ?
— Un oiseau de nuit, répondit Thomme noir, qui semblait jouer là le rôle d'introducteur.
— Que peut-il y avoir de commun entre la buse et l'aigle, entre le vermisseau et l'escarboucle, entre le nouveau venu, encore enveloppé de sa gangue profane, et le Vieux de la Montagne, tout resplendissant de vie et de lumière ? reprit la grosse voix.
— Maître, c'est de cette lumière sacrée que voudrait s'abreuver le néophyte. »
Après cet échange de demandes et de réponses, qui parodiaient évidemment le catéchisme maçonnique , deux initiés saisirent le nez rouge par les épaules, et la bande, au milieu d'un jet de lycopode enflammé, s'engouffra dans la crypte, autrement dit dans la cave.
a Quelle est cette comédie? demandai-je à Athanase.
— Le masque de fer, me dit-il, est ici un ornement obligé ; on va nous en revêtir tous. Sans ce préservatif, en passant entre les rangs de bouteilles de pre-