TROISIÈME PARTIE
Dans une chambre du rez-de-chaussée, un bon vieillard, à la physionomie douce et paterne, se tenait assis au milieu d'une demi-douzaine de petits marmots, garçons ou filles. Toute l'école était sur les genoux du maître ou sur ses épaules. Dans ses mains pas un martinet, pas même un livre. Le livre, un abécédaire sans doute, tombé à terre, personne, élève ou professeur, ne semblait songer à le ramasser. Monsieur le magister, tout en riant, appliquait sur l'oreille d'un joli blondin sa grosse montre d'argent, dont le tic tac devait récompenser sa belle conduite, j'aime à le penser, et, pour entrer en partage de cette récompense, la bande entière des marmousets prenait d'assaut le bon vieux.
Le salve Domine adressé à celui-ci, j'essayai de lui débiter la phrase cicéronienne préparée à son intention. A ma satisfaction grande, il parut n'y pas comprendre un mot, et je me retirai convaincu que son institution universitaire tenait le milieu entre l'école primaire et la maison de sevrage.
Je rendais compte à ces messieurs du non-succès de ma mission en déplorant de n'avoir point eu affaire à un meilleur latiniste, lorsqu'une sorte de rumeur s'éleva au milieu du village ; les femmes se mettaient sur le pas de leurs portes ; les enfants abandonnaient leurs jeux pour se grouper autour d'un homme vêtu de noir.
« En avant ! me dit tout bas La Fiéchelle, c'est un ministre protestant ; vous serez plus heureux cette fois. Il doit fièrement savoir le latin, celui-là i »
Heureusement Brascassin venait de Taborder.
Du colloque qui s'ensuivit, et qui dura quelques minutes à peine, résultèrent pour nous de précieux
renseignements. Xous avions tourné le dos à Strasbourg; nous étions au village de Wurzbach, entre la vallée de Lenz et celle du Negold. A notre droite s'élevait la petite ville de Calw, située à l'extrémité de la forêt Xoire, du côté westphalien ; à notre gauche, à deux heures de marche, Wildbad le bain sauvage), d'où nous rejoindrions facilement une station du chemin de fer.
Il était au-dessus de ma portée de comprendre comment, avec la langue classique d'Horace et de A'irgile, Brascassin et le ministre avaient pu entrer dans tous ces détails topographiques, surtout celui-ci parlant le latin avec la prononciation allemande, c'est-à-dire italienne, les dominous vobiscoum et les monstroumhorrendouin. celui-là avec cette audacieuse prononciation française qui ne doute de rien.
Quoi qu'il en soit, ces bonnes nouvelles rassérénèrent l'esprit de la troupe, un peu troublé par notre course à travers cette longue vallée de l'Égarement, qui semblait ne point avoir de limite finale.
A une demi-heure deWurzbach, nous retrouvâmes l'orphéoniste ; la brume du matin s'était condensée en quelques gouttes de pluie. Nous pressions le pas, lorsqu'une averse formidable, tombant tout à coup, nous contraignit de chercher asile dans une maison solitaire, espèce de vacherie située près d'un petit lac, et qu'une grande croix noire signalait de loin. Là nous attendaient d'étranges aventures.
Cette fois, l'hospitalité que nous reçûmes ne fut ni souriante ni empressée.
Un vieillard et sa fille, les seuls gardiens du logis, nous virent arriver avec une sorte d'etiroi.Ce vieillard avait l'air dur et presque farouche; sa fille por-