TROISIEME PARTIE
L'orphéoniste en savait plus long, mais sa prononciation nous parut défectueuse. C'était de l'allemandsuisse. Sous sa dictée, néanmoins, La Fléchelle eut à inscrire une trentaine de vocables, parmi lesquels nécessairement ne furent oubliés ni das Biei\ la bière, ni Kirschenwasser , l'eau de cerises. Tel est le nom inofîénsif et bénin du kirsch.
Baldaboche s'abstint sous le prétexte que l'allemand n'était que du hollandais pas pon.
RestaitBrascassin. 11 paraissait impossible que Brascassin, ayant des clients le long de toutes les routes du grand-duché et jusque dans les montagnes, ne put correspondre avec eux que dans sa langue maternelle.
Jusque-là , pendant notre travail lexicograpliique , comme un bon prince , il s'était contenté de sourire à nos efforts, sans y prendre part aucune.
Son tour venu, il nous avoua savoir en effet quelques mots d'allemand, pouvoir même, au besoin, se faire comprendre dans cette langue pour les choses indispensables ; mais le cri de victoire que nous allions pousser, il l'étouffa sous cette simple observation , c'est que les habitants de la forêt Noire ne parlent et n'entendent pas plus l'allemand que le hollandais ou le français; ils font usage, aujourd'hui encore, de l'ancienne langue des AUamanni, leurs ancêtres, lesquels ont pu imposer leur nom aux peuples de la Germanie, mais n'ont point réussi à leur imposer leur langage.
Nous restâmes atterrés devant cette déclaration.
Il ne restait plus à la commission qu'à mettre le mot finis à notie dictionnaire, lequel contenait alors cent soixante-sept mots français , avec la traduction allemande en regard et présentait trois pages de
texte, sur deux colonnes, format grand in-octavo oblong.
Brascassin essaya de nous tirer du découragement où nous avait jetés sa révélation foudroyante.
« Nous ne savons pas l'allemand de ce pays, nous dit-il; mais dans le prochain village que nous allons rencontrer, j'en suis convaincu, le maître d'école, le curé, si c'est un village catholique, le ministre, si le village est protestant, entendent le latin. Parlonsleur latin; nous n'avons pas si bien oublié nos études classiques que nous ne puissions nous en tirer avec honneur. >>
L'expédient fut trouvé on ne peut plus heureux par Athanase, LaFléchelleet les deux naturels d'Épernay ; rhomœopathe sembla ne pas comprendre; moi, je me grattai l'oreille, et l'orphéoniste, à partir de ce moment, marcha toujours à une grande distance en avant.
Enfin, nous vîmes fumer des cheminées; dès les premières maisons , cette inscription tracée sur une porte entr'ouvertç : Sinite parvulos venire ad me, « Laissez les petits enfants venir à moi , » nous dit que nous étions devant une école. Tout d'emblée, je fus désigné pour porter, en latin , la parole au magister. Je m'en excusai de mon mieux, alléguant que, comme le plus âgé de la bande, j'avais eu plus que les autres le temps d'oublier. L'excuse ne fut point admise. Durant la route, j'avais sottement fait devant eux un étalage de mon latin de botanique, cousin germain du latin de cuisine. Ils me prenaient pour un savant. Je n'osai les détromper.
Au surplus, je n'eus point regret de la visite devant le délicieux tableau qui s'offrit tout d'abord à mes yeux.