‹ Le chemin des écoliersChapitre 132 sur 245 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

L'orphéoniste, après avoir indiqué les cendres du foyer, désigne du doigt le nez rubicond de l'homœopathe, voulant faire entendre par là que, faute de mieux, il se contentera de pommes de terre. Celui-ci branlait la tête en murmurant à demi- voix : « Pas pien ici! pas pien ici! » Et moi, moi.... je pensais à mon rhumatisme, à Madeleine, ma cuisinière, et j'aurais voulu être à Marly, les pieds dans mes pantoufles, chaudement enveloppé de ma robe de chambre, devant un bon feu et un excellent dîner.

Au milieu de tous ces bruits, de ces démonstrations grotesques, le front de Maria s'était déridé ; souriante, elle était assez jolie= Quant au père, adossé contre sa porte, les bras croisés, toujours immobile, rigide, il semblait trembler pour sa maison envahie par une bande de fous.

Brascassin ne s'était point associé à la pantomime générale ; au geste préférant l'action, il avait visité le fournil, les armoires, et rapportait de ses explorations un nouveau fagot, un pain sombre et noir comme la figure de l'hôte, unepanerée de pommes de terre, qui fit ouvrir de grands yeux à l'orphéoniste, et, en plus, une peau de lapin!

Je crus un instant qu'il méditait à notre intention une affreuse gibelotte de peau de lapin.

Le fagot, il le jeta dans le feu ; les pommes de terre, il les mit sous les cendres; la peau de lapin, il la fît brandiller sous les yeux du maître. En remuant les cendres, il avait rencontré quelques débris de coquilles d'œufs; il les lui montra, et cette démonstration fut plus expressive que tous les cocorico et les cott, cott, codek de La Fléchelle. A l'appui de sa nouvelle demande il posa sur la table un nouvel écu.

â7Ô LE CHEMIN DES ECOLIERS.

Cette maison devait être pour nous une cause de ruine.

Le vieillard, après avoir empoché les deux pièces brabançonnes, endossa une épaisse redingote de feutre, se coiffa d'une casquette de renard à longue oreillette, maintint ses sabots par de solides guêtres de cuir, et ainsi caparaçonné, se lançant à travers la pluie battante, il alla aux provisions, je ne sais oii.

Lui dehors, Maria sembla respirer plus à l'aise ; elle devint alerte, agissante, retourna les pommes de terre dans la cendre, mit du gros sel à notre disposition, nous apporta plusieurs jattes de lait, quelques tasses ébréchées, nous montra le pain noir et disparut.

Je n'ai pas pour habitude de manger en attendant le repas. C'est là une méthode russe tout à fait antihygiénique. Je la frappe de ma réprobation.

Tandis que ces messieurs épluchaient leurs pommes de terre ou faisaient leur trempette de pain et de lait, je pensai à mes notes de voyage, forcément restées en retard vu l'activité de notre vie aventureuse. Notre provendier pouvait n'être de retour que dans une heure ; il lui fallait ensuite le temps de préparer notre déjeuner; j'avais donc tout loisir pour me mettre au courant. Mais écrire, entouré de tant de monde, avec le calme indispensable dans tous les travaux de rédaction, cela était impossible. La Fléchelle n'aurait pas manqué de venir, par-dessus mon épaule, lire ce que j'écrivais. Me retirer dans une autre pièce?... Je n'en connaissais d'autres à ce rezde-chaussée que celle occupée par les vaches.

Un petit escalier en bois se dressait à l'entrée du fournil. Ces messieurs, tout en fumant autour de l'âtre,

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