‹ Le chemin des écoliersChapitre 133 sur 245 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

venaient d'ouvrir une dissertation sur le mot piquenique, à propos des deux écus avancés par Brascassin. Athanase soutenait que ce mot n'est pas français, La Fléchelle le faisait dériver du latin, Baldaboche du hollandais, l'orphéoniste du suisse, Sans s'inquiéter de l'origine du mot, Brascassin prétendait la chose de toute antiquité. A l'appui de son opinion, il citait Homère et ce passage du chant I" de l'Odyssée, où la sage Minerve dit à Télémaque : « 0 mon liis, ce n'est point là un de ces repas fraternels pour les frais duquel des amis se sont associés. »

Pendant qu'ils discutaient, je franchissais à petit bruit les marches de Fescalier. Parvenu à l'extrémité, j'entendis sortir de cet étage supérieur un murmure confus. Je m'arrêtai coi; j'écoutai. Plusieurs voix s'interpellaient, se répondaient en sourdine; on chuchotait tout bas, mais à mots pressés. Que signifiait ce conciliabule?

Maria restait seule à la maison ; l'hôte à la figure sinistre n'en était-il parti que pour aller chercher des complices rentrés avec lui par une issue secrète? Des idées de forêt Noire me passaient par la tête. Brascassin peut-être avait commis une imprudence en prodiguant avec trop de libéralité ses écus de Brabant. La maison était isolée, le pays désert, la pluie qui tombait devait pour le moment en éloigner tout secours possible.

Le bruit d'un baiser vint me rassurer. Messieurs les brigands ne passent guère leur temps à s'embrasser, je le suppose. L'audace me revint. Je poussai doucement la porte et passai la tête par l'ouverture.

Maria, le front appuyé sur l'épaule d'un grand garçon en manches de chemise, lui enlaçait le cou de ses

bras, et lui, en poussant de gros soupirs, restait fixe et immobile, comme une statue de pierre.... qui aurait soupiré.

Ils m'aperçurent alors, et, avec un cri, le garçon s'élança vers une éclielle communiquant à un second grenier. Maria le suivit d'abord, puis s'arrêta, redescendit, et se jetant à mes pieds, elle se mit à pleurer à sanglots, en m'adressant une apostrophe véhémente, sans doute dans le langage desAUamanni. Sans doute aussi elle me suppliait de ne rien dire à son père de la découverte que je venais de l'aire. En étais-je capable?

Élevant de plus en plus la voix, comme si j'en pouvais mieux comprendre son affreux jargon, elle me montra l'endroit où s'était réfugié le jeune homme, puis, à travers la lucarne du grenier, la direction prise par son père; puis, elle pleura, sanglota de nouveau. Je m'apitoyai sur elle : l'expression de ma figure devait le lui faire assez comprendre. Au moyen d'une pantomime pleine de points d'interrogation, je lui demandai quel obstacle s'élevait entre elle et ce jeune homm.e, qu'elle avait l'imprudence de recevoir à l'insu de son père.

Dans la paume de sa main gauche, faisant glisser son pouce droit sur son index, elle me donna facilement à entendre qu'une affaire d'argent s'était jetée à la traverse de leur amour ; le jeune homme était pauvre, et notre hôte, le vacher, refusait de consentir à leur mariage, à moins de l'apport d'une certaine somme.

La douleur de Maria, l'abandon avec lequel elle venait de me conter son histoire, me touchaient plus que je ne puis dire. Je m'expliquais maintenant pour-

Page 1