TROISIEME PARTIE
Nous étions occupés de ces soins, quand leïou pati, ïou pata, exécuté avec tant de succès dans le festival d'Aller-Heiligen, se fît entendre, entonné à grand chœur par une douzaine de voix. C'étaient des orphéonistes qui, après la visite aux cascades, s'étaient enfoncés dans le Schwartzwald ; ils avaient touché à Fribourg et marché ensuite dans nos pas à partir de Wurzbach. Gomme nous encore, et un instant après nous, ils s'étaient arrêtés à la vacherie de la Croix, sur les bords du lac Hohloh. Plus heureux que nous, ils avaient pu lier conversation avec Maria, un de leurs compagnons de voyage, garçon tailleur à Paris, étant né dans la forêt Noire et parlant couramment la langue des Allamanni.
« Eh bien, dit celui-ci en nous abordant, il paraît que vous avez joliment fait les choses avec le père Schawrobh; aussi la petite servante priera Dieu pour vous, vous pouvez être tranquilles! »
Ce mot servante nous fît dresser l'oreille.
« Comment, si Maria n'est que sa servante, le bonhomme s'opposait-il à son mariage avec son prétendu? demandai-je.
— Il n'est question ici de mariage ni de prétendu, nous répliqua l'Allamann, et vous avez bien facilement délié la bourse sans savoir de quoi il s'agissait! Voici l'affaire en deux mots. Andrecht, le garçon d'étable du vieux, n'est pas l'amoureux de Maria ; il est son frère. Père Schawrobh, le vacher, un grippe-sou s'il en fut, avait chargé Andrecht de porter une somme de cinquante florins à Gernsbach, où il avait un intérêt sur un train de bois alors dévalant vers le Rhin. Andrecht joua l'argent, à ce qu'il paraît, ou le cacha sous une pierre, et dit l'avoir égaré
en route. Il perdit sa place et n'en trouva pas une autre. Schawrobh garda la sœur à son service, mais à la condition de ne lui donner d'autres gages, pendant dix ans, qu'une jupe et un bonnet à Pâques. Maintenant, comprenez-vous l'histoire? -^
Un rire général, auquel je ne pris nullement part, lui prouva qu'il était compris.
Honteux, contrit, irrité contre moi-même d'avoir entraîné mes compagnons dans une souscription ouverte au bénéfice d'un voleur, j'offris de restituer à ces messieurs leur déboursé. Ils s'y refusèrent. L'orphéoniste, comm.e arrangement, émit cetteopinion qu'il serait peut-être juste que je supportasse seul nos frais de route du Hirsch à Wildbad. Cette proposition, émanant de lui, excita un nouveau rire, auquel je m'associai franchement cette fois.
Je ne dirai rien de Wildbad, sinon que la rivière de Lenz partage la ville en deux. C'est à peu près tout ce que j'y ai observé.
Moi, l'ennemi juré des chemins de fer, j'espérais,
je ne sais pourquoi, y en trouver un, qui me conduirait
'directement à Strasbourg. En fait de moyen locomotif,
il n'existe à Wildbad qu'une voiture publique, laquelle,
tous les deux jours, se dirige sur Bade.
Retourner à Bade, que j'avais quitté quatre jours auparavant avec l'intention formelle de rentrer en France, me semblait dur. Le sort nous favorisait sur trois points cependant : 1" nous arrivions le jour du départ de la voiture ; 2° à l'heure de son départ ; 3" il y avait place pour nous tous.
Brascassin seul nous fit défaut. Il avait quelques affaires à conclure ou à régler à Wildbad. Il voulait mettre à profit son séjour inattendu dans cette ville.