‹ Le chemin des écoliersChapitre 139 sur 245 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

achevée que l'idée de me laisser seul dans ce lieu de perdition, où déjà la roulette m'avait été fatale, la lui faisait modifier dans une foule de sens amj)higouriques.

Pour le rassurer : « Nous partirons ensemble, lui dis-je. D'ailleurs, j'ai laissé à Carlsruhe une dette que je suis bien aise d'acquitter.

— Monsieur a fait des dettes?... Puis, avec un hochement de tête significatif, il murmura : Décidément', nous n'avons pas été sage ! »

Si j'avais à supporter déjà les gronderies de M. Jean, à quoi devais-je m 'attendre de la part de mon terrible et cher Antoine Minorel?

A sept heures du soir, nous arrivons à Carlsruhe. Je me rends aussitôt à l'hôtel de la Légation. Au nom de Junius Minorel, le concierge me répond absolument dans les mêrries termes que la première fois : « M. de Minorel est à Hei ielberg, où il achève sa cure de petit-lait. » Je demande s'il n'a point passé aujourd'hui par Carlsruhe en revenant de Bade. Réponse affirmative. Je m'enquiers si un de ses parents n'a point fait route avec lui pour Heidelberg. Nouvelle réponse affirmative. « Je crois, ajoute le concierge, que ces messieurs sont allés y chercher quelque chose qu'ils ont perdu. »

J'étais ce quelque chose. Satisfait de mes renseignements, je cours à la maison Lebel.

A ma gentille pension bourgeoise du boulevard d'Ettlingen tout est en rumeur. La grammaire et la langue française ont été rayées de l'ordre du jour. On y parle dans toutes les langues pour proclamer le grand événement. Thérèse est partie, Thérèse a été enlevée! « Par un vieux monsieur, --^ disent les

uns ; et je suis véhémentement soupçonné d'être le ravisseur. On se rappelle les agaceries de Thérèse à mon égard et nos entretiens secrets dans le petit salon aux sonnettes. Si je reparais aujourd'hui , lorsque depuis douze jours j'étais censément rentré en France, mon but est évidemment de détourner les soupçons.

Jean, qui m'a accompagné à la maison Lebel , pousse des soupirs à faire trembler les vitres. Que devait-il penser de moi, mon Dieu!

Les autres affirment que le séducteur n'est pas aussi vieux qu'on veut bien le dire; il est jeune au contraire, et ce jeune homme n'est autre que Brascassin. Thérèse et lui, le jour de l'enlèvement, on les a vus franchir la porte de Dourlach, en voiture close et les stores abaissés.

Les stores étant abaissés, comment les a-t-on vus? Mais si la médisance ne manquait parfois de logique, elle deviendrait trop redoutable.

Devant les uns et les autres, je tentai de me justifier, et même de justifier Brascassin; je ne l'avais point quitté depuis trois jours, et venais de le laisser à Wildbad.

ce C'est cela! bien joué! crie une voix. La porte de Dourlac-li est justement sur la route de Wildbad. A Wildbad, il aura d'abord laissé Thérèse s'établir seule, pour sauver les apparences, et sera venu l'y rejoindre ensuite. Xous connaissons donc enfin le lieu de leur cachette! Ils sont à Wildbad!

— Ils sont à Wildbad! quelle immoralité! » répètent en chœur tous les habitués de la maison Lebel.

Le dirai-je? Cette supposition invraisemblable, ab-

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