‹ Le chemin des écoliersChapitre 140 sur 245 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

surde, iit naître en moi non une conviction, mais un doute. Je me rappelai l'air indifférent et désintéressé avec lequel Brascassin, la veille, avait d'abord répondu à mes questions sur Thérèse, puis l'emportement qui s'en était suivi. Évidemment, elle ne lui était pas aussi étrangère qu'il avait essayé de me le faire accroire.

Le temps me manquait pour réfléchir longuement sur ce sujet; je pris à la hâte congé de MM. les grammairiens, en cherchant du coin de l'œil mon vieux Jean. Il n'était plus là. Je le rejoignis à la porte d'entrée , où il se tenait , la tête appuyée contre le mur, gémissant, j'en suis convaincu, de voir son maître mêlé à tant d'intrigues, et devenu un garnement.

J'avais fait quelques pas sur le boulevard lorsque deux voix m'apostrophèrent inopinément :

« Monsieur Canaple, est-il vrai qu'il faut dire courbatu et non courbaturé?

— Monsieur Canaple, pourquoi le verbe admonester ne se trouve-t-il pas dans le dictionnaire? Yaut-il donc mieux dire admonéter?

— Dites ce que vous voudrez! » Et je pressai le pas.

Chassée du temple, la pauvre grammaire en était réduite à demander l'aumône aux passants.

Peut-être ai -je un peu sévèrement parlé de la lenteur allemande; je n'ai eu qu'à m'en louer aujourd'hui. En gagnant le chemin de fer, je craignais de me voir forcé d'attendre pendant deux heures un nouveau convoi se dirigeant sur Heidelberg. Dans la gare, j'en trouvai un prêt à partir. C'était celui qui nous avait amenés d'Oos. A la station de Carlsruhe,

011 donne au voyageur tout le temps nécessaire pour bien dîner.

Je pris deux places de première, ne voulant pas, sitôt après notre réunion, me séparer de mon vieux Jean. Par un sentiment de convenance exagérée, îjuoique nous fussions seuls dans le wagon, il se tint aussi éloigné de moi qu'il le put et ne desserra pas les lèvres. J'eus donc tout loisir de me livrer, à mes méditations.

Je songeais à la réception qu'allait me faire Antoine, au départ inexplicable de Thérèse, au silence de Brascassin à son sujet; je songeais aussi à Madeleine, l'excellente fille, à mes voisins de Marly, à mon jardin dont les iris et les lilas fleurissaient sans moi, à mon chien, qui devait hurler jour et nuit pendant mon absence; puis, j'en revenais à Antoine. Il m'apparaissait en Jupiter tonnant.

Au milieu de mes songeries, mes yeux ne restaient point inactifs. A travers le crépuscule du soir, qui donnait au paysage une teinte mystérieuse, la ville de Dourlach, et son cimetière, où repose le bon Haussman, le boulanger d'Etthngen, Brouchsal, avec ses charmantes collines boisées, me saluaient en passant; à l'extrémité d'une allée de verdure, une petite église solitaire semblait me suivre du regard; longtemps je l'aperçus voyageant avec moi. Sur ma gauche, s'alignaient de longs peupliers, bordant la route de terre; entre leurs flèches espacées se déroulait une vaste plaine semée de bouquets d'arbres, éclairée à revers par la lune qui semblait se baigner dans le Rhin; figurant des meules de foin ambulantes, de solides charrettes, surchargées des récoltes de l'année précédente, la traversaient avec leur escorte de tra-

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