‹ Le chemin des écoliersChapitre 144 sur 245 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Yu les hautes montagnes qui entourent la ville, le soleil se lève tard à Heidelberg. Lorsque je m'éveillai, il était près de midi; le jour n'avait pas encore pénétré dans ma chambre. Les persiennes étaient fermées il est vrai, et aussi, je crois, les draperies de la fenêtre. Je sonnai; au lieu de Jean, ce fut mon ami Antoine qui entra.

Levé depuis six heures du matin , quoiqu'il eût rendez-vous avec un chimiste de ses amis, Antoine était resté dans le petit salon attenant à notre chambre. La nuit, il m'avait entendu m'agiter en grommelant de confuses paroles ; il me croyait enfiévré, et veillait sur mon sommeil comme une mère sur celui de son enfant. 0 cœur de femme dans une poitrine d'ours ! Cher Antoine !

Quand je l'eus rassuré pleinement sur l'état de ma santé , profitant du moment où nous étions seuls, je voulus reprendre l'explication justificative interrompue par lui la veille, lui prouver que je n'avais voyagé que sous l'impulsion d'une force majeure....

* Lève-toi et allons déjeuner, me dit-il rudement; sais-tu qu'il est midi? »

Junius nous attendait dans le petit salon, où le couvert était mis. Jean, une serviette sous le bras, s'y tenait dans une posture pleine de dignité; il salua lorsque j'entrai, mais ne me demanda même pas des nouvelles de ma santé. Évidemment, il y avait du froid entre nous.

Quelle que soit ma préférence pour les tables d'hôte, je compris cette fois le déjeuner en téte-àtêle ; nous avions tant à nous dire I D'ailleurs, je connaissais les délicates susceptibilités de notre diplo-

mate, qui ne se fût point risqué à s'attabler avec des commis voyageurs.

Pendant le repas , une lettre arriva à l'adresse d'Antoine. 11 la parcourut et me la passa. C'était la troisième missive quotidienne de Madeleine, ma cuisinière. Je la lus à voix haute. Elle contenait ces mots : « Monsieur n'a pas reparu encore. Que ça dure huit jours de plus et j'aurai perdu ma main à ne faire la cuisine que pour Minet et Toto. Je vais me mettre en quête d'une autre place. »

Jean fit un geste de désespoir ; la serviette qu'il tenait à la main, lui échappant, faillit passer à travers la fenêtre. Cependant, il était sans tesse en désaccord et même en querelle avec 'Madeleine. Selon toute probabilité , ce souvenir lui revint à l'esprit, car presque aussitôt : «< Au surplus, monsieur n'aura pas grand'peine à trouver mieux qu'elle, » dit-il.

Les idées de mon vieux Jean, loin de bien emboiter le pas, presque toujours se suivent en se contredisant. Un moment après, comme par remords de conscience, il reprenait : « Quant à son dévouement pour la personne de monsieur, il n'y a rien à dire.

— Il y paraît! lui répliquai-je.

— Ah! dame! c'est que depuis que monsieur a pris le goût des longs voyages , son service n'est pas commode. »

Je fronçai le sourcil; mais alors Jean se tenait derrière ma chaise, et cette fois encore ma démonstration de réprimande resta non avenue pour lui.

Pendant que je suis sur ce chapitre de Jean et

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