‹ Le chemin des écoliersChapitre 146 sur 245 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Mon vieux Jean avait servi d'abord chez mon père, peu de temps , et seulement en qualité de petit domestique, bon à tout et propre à rien ; toutefois ma vanité s'accommodait à voir en lui un de ces anciens serviteurs de la famille qui donnent à une maison certain relief aristocratique. Je répétais volontiers que Jean m'avait connu enfant, ce qui était vrai; il m'appelait son jeune maitre , comme je l'appelais mon vieux Jean; plus nous avancions dans la vie l'un et l'autre, plus il avait soin d'antidater son acte de naissaiice et de rajeunir le mien pour garder devers lui, à défaut d'autre autorité, celle de l'âge. S'il ne me dominait pas encore, il me résistait du moins , n'en prenant qu'à son aise> et alléguant comme excuse les inlirmités de la vieillesse qui commençaient pour lui, disait-il.

La vérité est que mon vieux Jean et moi nous sommes nés dans la même année. Or, par une singulière anomalie, il se trouve avoir aujourd'hui cinquante-cinq ans passés, et je n'en ai que quarantecinq à peine.

Le lustre dont il m'a débarrassé, il l'a gardé pour lui.

Voilà comment, outre quelques qualités utiles, je dois encore à Jean un reste de jeunesse.

Pour compléter le portrait, passons au physique. De taille moyenne, Jean a le cou épais, les épaules rondes , ce qui lui permet d'y appuyer facilement sa tète quand il veut dormir sans qu'il y paraisse , et lui donne en même temps ce petit air vieillard qu'il ambitionne Ses cheveux, d'un blond pâle et grisonnant, son nez tout d'une pièce, ses petits yeux gris, ses lèvres épaisses lui composent, après tout.

sinon une figure agréable, du moins la figure d'un excellent homme.

Mais j'oublie un détail essentiel. Jean a la prétention d'avoir été un superbe enfant, et pense qu'il lui en reste encore quelque chose. Il a au-dessous de la pommette gauche une petite verrue couverte de poils, et qu'il se plaît à appeler un gram de beauté.

Madeleine ayant avancé un jour cet axiome douteux, auquel Pohchinelle eût applaudi : « L'homme qui a un grain de beauté sur la figure ne peut jamais être laid, » Jean se l'est tenu pour dit, et depuis ce temps revient à tout propos sur sa bienheureuse verrue. « Tu t'es levé bien tard aujourd'hui, Jean? — Monsieur saura que le barbier m'a entamé avec son rasoir mon grain de beauté; j'ai saigné abondamment; rien ne saigne aussi longlemps qu'un grain de beauté, et je n'aurais osé me présenter devant monsieur en 'cet état. — Je ne mettrai point mon pardessus aujourd'hui, Jean; il fera beau , le baromètre monte. — Si monsieur veut m'en croire, non-seulement il mettra son pardessus, mais ses socques; mon grain de beauté m'élance. Il pleuvra à coup sûr. 2>

Ainsi le grain de beauté de Jean joue un rôle important dans sa conversation. Mais assez parlé de Jean et de sa verrue.

Je tenais donc à la main la lettre de Madeleine ; je ne la lisais plus, j'en examinais la suscription; le timbre de la poste de Maiiy-le-Roi exerçait sur moi une puissance fascinatrice. Je ressentais un désir impérieux de revoir mon jardin, mes bons voisins, devenus mes bons amis, et d'aller rassurer ma cuisinière.

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