‹ Le chemin des écoliersChapitre 147 sur 245 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

De ce désir je fis pari à Antoine, en. lui proposant de nous mettre en route sur-le-champ.

Antoine, le plus fougeux comme le plus aimé de mes despotes, donna un teirible coup de poing sur la table, puis se tournant vers moi d'un air menaçant :

« Te moques-tu? Penses-tu donc que j'aurai franchi d'un trait trois cents kilomètres sans devoir reprendre haleine un instant? Me prends-tu pour un de ces cuistres lancés après un échappé de collège , et qui le ramènent- incontinent par les oreilles ? Qui te presse tant? est-ce la crainte de perdre ta cuisinière? Calme-toi, jeune homme impétueux; dès hier au soir je lui ai écrit; dans trois jours les cloches de Marly pourront sonner ton retour ; allons , achève de déjeuner, et en route pour les ruines de l'ancien château ! Junius assure que j'y trouverai une collection de médailles curieuses , et toi des mauves et des coquehcots de quoi remplir ton herbier. »

11 ordonna à Jean d'aller nous chercher une voiture. Jean, qui pense ne devoir obéissance qu'à son maître , me regarda d'un air interdit , sonna un garçon d'hôtel et le chargea de la commission.

« Je viens de traverser la forêt Noire a pied , dis-je à Antoine; la voiture est-elle bien nécessaire? Me crois-tu encore un Parisien? »

Il sourit, me prit la main, me tâta le pouls, et dit:

" Ouvrez les barrières! Laissez aller! »

Je proposai à Jean de nous accompagner ; il me fit observer que le château était sur une montagne ; grimper sur les montagnes, c'était bon à mon âge et

non au sien. Il préférait aller visiter le marché, qu'on disait très-bien fourni de provisions de toutes sortes.

Jean , l'honime aux indécisions aussi bien qu'aux contradictions, n'alla ni au marché ni au château ; il rentra dans sa chambre, où il passa trois heures à écrire à Madeleine, pour lui faire part de ce qu'il avait vu à V étranger. Dans celte longue épître , Dieu veuille qu'il n'ait pas trop médit de son maître !

Prenant un petit sentier qui, à quelques pas de notre hôtel , s'ouvre dans la montagne , après vingt minutes de marche nous arrivons à "Wolfsbrunnen ( la fontaine de la Louve), située à mi-côte.

La fontaine de la Louve doit son nom à certaine louve furieuse qui, là, dit-on, dévora une sorcière. Je ne me paye plus guère de ces histoires faites à plaisir. D'après ce que m'avait appris Junius de l'installation des Romains sur le Rœnigstuhl, j'émis cette opinion que sans doute la louve de Romulus, en pierre ou en bronze, avait figuré en cet endroit, d'où le nom de la fontaine. Junius trouva mon hypothèse admissible, quoique discutable; Antoine s'étonna de me voir répudier un conte bleu au bénéfice d'un fait matériel et historique. Il ne connaissait pas encore mes aspirations vers l'histoire.

Wolfsbrunnen est un joli vallon se dessinant sur une des pentes de la montagne , et entouré de hauts taillis; les chalets qui le décorent seraient d'un charmant effet si; dans le grand-duché, toutes les stations du chemin de fer n'aflectaient pas cette même forme helvétique , fort gracieiise , mais trop prodiguée. Sur les chemins de fer prussiens , m'a-t-on dit, au lieu de chalets ce sont des tourelles féodales , et les salles d'attente v semblent remonter au dixième

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