QUATRIÈME PARTIE
Les électeurs qui leur succédèrent rivalisèrent entre eux pour y en ajouter de nouvelles, plus somptueuses les unes que les autres.
Frédéric l'% dit le Victorieux, Louis , dit le Pacifique, l'ornèrent de tours, de terrasses; Frédéric IV y éleva un monument , dont les restes attestent la magnificence ; d'autres palais s'implantèrent à la suite sur ce sol qu'ils semblaient vouloir écraser, mais aucun, même celui de Frédéric IV, ne put égaler la merveille architecturale qu'Othon- Henri y avait fait construire vers le milieu du seizième siècle.
Selon que le soleil éclairait ou laissait dans l'ombre ces vastes constructions de genres si divers, les unes encore debout, intactes en apparence, parées, comme dans leurs beaux jours, de leurs joyaux de marbre, de leurs rosaces, de leurs-rinceaux au feuillage finement découpé, de leurs grandes effigies; les autres, gisant sur la terre, écartelées par la mine, éventrées par la bombe, tristement enveloppées dans leur linceul de mousse ou de lierre, il nous semblait traverser tour à tour des arcs de triomphe, des salles de fête, ou de sombres nécropoles.
La chapelle de Saint-Udalrich, le palais d'Othon- Henri, montrent aujourd'hui avec orgueil leurs façades splendides, où quelques assises ébranlées, disjointes, troublent à peine l'harmonie de l'ensemble. Mais regardez derrière ces fantômes de pierre et de marbre, le corps manque; c'est leur âme seule qui vous apparaît; leur âme, c'est-à-dire tout ce que les arts semblaient leur donner d'éternel et d'invincible. Au palais d'Otlion-Henri tous les grands artistes du seizième siècle avaient apporté
la protection de leur génie; le vieux Michel-Ange en avait tracé le plan; sur sa merveilleuse façade, au milieu d'une profusion de bas-reliefs, d'arabesques, de cariatides, d'écussons de l'Empire, de la Bavière et du Palatinat, on voit s'élever un triple rang de statues colossales; tout cela est l'œuvre des plus célèbres sculpteurs de cette grande époque de l'art.
Toutefois, il en faut convenir, ces statues présentent un singulier amalgame. Pressé de jouir, il semble que l'électeur Othon-Henri, dit le Magnanime, les ait achetées toutes faites et non sur commande. On voit là Charlemagne figurer près de Jupiter, Tibère près de Brutus; le saint, roi David et une Vénus, non pudique , s'y avoisinent, en tout bien tout honneur, je n'en doute pas: mais ces contrastes singuliers détournent forcément les esprits de la gravité religieuse, seule convenable en pareil lieu.
Nous y fûmes bientôt ramenés. En poursuivant notre route, de tous côtés, autour de nous, nous ne rencontrions que ponts écroulés, douves béantes, à moitié comblées de débris; nous inspectâmes, l'une après l'autre, la tour renversée, fragment cyclopéen, qui en roulant sur une autre tour lui a ouvert les entrailles; puis la tour ronde, démantelée de haut en bas, et qui, planant sur le Necker, raconte ses misères à toutes les voiles qui passent.
Je l'ai déjà dit, je crois, les œuvres de la nature me trouvent bien plus facile à l'émotion, à l'admiration que celles des hommes. Cependant, ce qui reste d'Heidelberg m'impressionnait aussi vivement que les beaux sites de la forêt Noire, que les cascades d'Aller-