‹ Le chemin des écoliersChapitre 160 sur 245 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

les ténèbres, il s'aventurait parfois sur le vieux pont de bois, dont les hautes palissades en garde -fous semblaient devoir mettre obstacle à toute tentative désespérée. Là, il essayait d'habituer son regard à ce miroitement de l'eau, image de ses propres pensées, pleines de trouble et de confusion. Parfois aussi il allait s'asseoir non loin des bords du Xecker, sur un tronc d'arbre renversé, se retenant aux branches, tentant l'épreuve, espérant d'en sortir vainqueur comme de ses autres luttes. Vain espoir! Peu à peu ses doigts se détachaient de la branche à laquelle ils se tenaient crispés; il se levait; mû par une force irrésistible, il se dirigeait vers le fleuve.... mais de fidèles serviteurs veillaient sur toutes ses escapades nocturnes, et se trouvaient là à temps pour lui barrer le passage et le ramener au palais.

Il avait beau faire, le Victorieux, dans sa lutte contre le démon qui l'obsédait, il se sentait vaincu.

Or, à cette époque , il n'était bruit en Allemagne que du moine magicien Siegfried , aussi ver.-é dans les sciences occultes qu'Albert le Grand, et jouissant, comme celui-ci, d'une haute réputation de sainteté.

Frédéric l'appela à sa cour ; il en fit à la fois son astrologue et son confesseur.

L'astrologue lui prédit sa prochaine victoire de Seckenheim; le confesseur reçut l'aveu de ses fautes et de ses terribles tentations. Il lui imposa une pénitence pour les unes et lui indiqua un remède contre les autres. Mais ce remède, malgré le caractère sacré dont semblait se revêtir le moine magicien, aurait pu passer moins pour une inspiration du ciel que de l'enfer. Il fallait qu'une jeune fille se dévouât à la

place du palatin et donnât au démon des eaux la victime qu'il réclamait.

Ce sacrifice expiatoire , quoique renouvelé des Grecs, tenait surtout aux anciennes coutumes de la vieille Germanie, à laquelle les Iphigénies n'ont pas manqué.

Frédéric venait de trouver la victime volontaire.

Toutefois, craignant que Glaire ne revînt sur cette parole donnée dans un accès de désespoir et presque d'égarement, il la conduisit, vêtue de blanc, à l'église des récollets d'Heidelberg, où, après avoir communié, elle renouvela entre les mains de Siegfried son serment de mourir, dès que le prince lui en intimerait l'ordre.

Comme ils rentraient au château : « Êtes-vous bien sûr qu'elle vous aime? dit le moine à Frédéric.

— Est -il donc besoin qu'elle m'aime? répliqua celui-ci avec un mouvement de surprise.

— C'est là une condition indispensable au succès. Ne vous ai-je point parlé d'un dévouement? Qui dit dévouement dit amour. Qu'elle vous aime, et, en même temps que l'amour, le démon qui est en vous passera en elle.

— Puisqu'il le faut, elle m'aimera, » répondit l'orgueilleux palatin.

Bien des femmes l'avaient aimé à l'époque de sa verte jeunesse; au milieu de sa gloire rayonnante, s'il daignait aujourd'hui tourner vers la pauvre fille son front désassombri, l'amour viendrait de lui-même.

Les choses ne devaient pas aller aussi vite qu'il le supposait.

Il fit donner à Claire un emploi à sa cour, et feignit de se plaire dans son entretien. Quoiqu'on en glosât

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