‹ Le chemin des écoliersChapitre 159 sur 245 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

emmené avec eux. Forcées de fuir, nous avons essayé de gagner le Palalinat ; mais de la Souabe aux rives du Necker, notre route n'a été qu'un désert semé de ruines fumantes ; la guerre avait passé par là; maudite soit la guerre !... En traversant cette forêt, ma mère est tombée, épuisée de forces.... Ma mère a faim.... ma mère se meurt faute d'un morceau de pain.... Pourquoi les chiens de tes meutes mangent-ils du pain alors que mère en manque ? »

Tandis qu'elle parlait ainsi, la poitrine haletante, la voix entrecoupée, le chasseur attachait sur elle un regard profond et sombre. Après avoir écarté d'un geste les gens de son entourage :

a Jeune fille, lui dit-il, te sentirais-tu capable d'un grand dévouement envers celui qui assurerait à ta mère l'aisance et le repos?

— Je lui donnerais ma vie! s'écria Claire.

— C'est justement le sacrifice de ta vie qu'il me faut. Seras-tu prête à mourir quand je l'exigerai?

— Je le jure ! »

Ce chasseur n'était autre que Frédéric P^ Frère du dernier palatin, il avait d'abord gouverné l'électorat en qualité de régent pendant la minorité de son neveu Philippe. Encouragé dans ses idées d'ambition par d'heureux pronostics puisés dans des livres de cabale dont il faisait son étude favorite, il usurpa le sceptre électoral, s'engageant toutefois à reconnaître pour unique héritier le fils de son frère, Philippe, encore enfant.

Une première ligue de princes allemands s'était formée contre lui; il en triompha dans les champs de Phedersheim, et mérita là ce surnom de Victorieux, qui devait lui rester. De nouveau, une coalition for-

midable venait d'envahir ses Ëtats. Au nombre de ses ennemis, cette fois, figuraient non-seulement l'évèque de Metz, le margrave de Bade, Louis le Noir, duc des Deux-Ponts, son propre cousin, mais Jes ducs de Wurtemberg, de Lutzelstein, de Bavière, le pape Pie II lui-même, et jusqu'à l'empereur Frédéric lY.

Le 14 juin 1461, Frédéric l'' les battit tous complètement à Seckenheim, près d'Heidelberg.

La fortune lui restait donc fidèle; le peuple l'acclamait comme son libérateur; ses soldats en avaient fait leur idole; ses ennemis, humiliés, abattus, étaient pour la plupart devenus ses captifs.

Pourquoi alors une sombre pensée fixait-elle sur ses traits, naguère souriants, épanouis, le masque de la désolation?

Selon les uns, depuis son usurpation, son bon ange Pavait abandonné, le laissant seul chercher ses inspirations dans ses grimoires cabalistiques; selon les autres, la vue du Palatinat ravagé par les soldats de Bade, du Wurtemberg, de la Bavière, la famine qui menaçait de devenir générale, telle était la cause de ses tristesses.

Les uns et les autres pouvaient avoir raison, et cependant une souffrance plus personnelle, plus terrible, se mêlait à celles-là.

Une maladie, rare alors, et qui ne s'attaque guère aux princes et aux victorieux, l'idée du suicide tourmentait ses jours et surtout ses nuits. Aux approches du soir, il ne longeait pas une rivière, un lac, sans que le démon du vertige l'appelât impérieusement à lui.

A Manheim, où il avait fixé sa résidence, à travers

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