QUATRIÈME PARTIE
éléments épars de toutes les connaissances humaines, il me semble qu'autour de moi des mots se croisent, des pensées s'entre-choquent. Parfois même, si à travers les volets mal clos des hautes salles se projette une fusée de lumière, j'y vois de purs esprits microscopiques monter et descendre une petite flamme au front. Je tressaille aux attouchements de cette foule de génies illustres qui m'environnent; la science me pénètre par les pores, et quand je sors de là, à coup sûr, j'y ai gagné quelque chose par absorption; cer- . tains lobes de mon cerveau se sont élargis; je me sens plus lucide, moins ignorant que lorsque j'y suif entré. **'
Rien de pareil ne m*est arrivé en visitant la bibliothèque de l'université d'Heidelberg, la fameuse bibliothèque palatine. Tous les livres que j'y ai vus alignés portent un titre allemand.
« Nous serait-il possible d'assister à quelque cours, à quelque conférence d'étudiants? demandai-je à notre guide.
— Les uns sont déjà fermés, les autres ne sont pas encore ouverts. »
Telle fut sa réponse.
Les étudiants d'Heidelberg ne sont décidément visibles qu'au café.
Cependant j'entendais remuer, j'entendais parler dans une salle voisine. La porte en était entr'ouverte, j'entrai. C'était le laboratoire de physique et de chimie. Pas un élève ne s'y montrait; maisun homme en lunettes vertes avec coquilles de soie noire, vêtu d'une blouse deroulieret portant des souliers vernis, était en train de monter une grande machine de cuivre, aidé dans sa besogne par un jeune homme blond. Un
:mO LE CHEMIN DES ECOLIERS.
troisième, en manches de chemise, avec un tablier de cuisinière autour des reins, courbé sur un fourneau, soufflait le feu avec sa bouche, tout en distribuant des charbons à la main. Nous allions battre en retraite, par respect pour la science ; l'homme au tablier de cuisine se redressa, se tourna vers nous et poussa un cri de surprise.
C'était Antoine, notre ami et cousin Antoine Minorel, qui n'avait déserté le Prince Charles de si bon matin que pour rejoindre son collaborateur, M. Hunter, professeur de physique à l'Université.
« Tiens 1 nous dit-il, déjà levés?
— 11 est onze heures bientôt, lui répliquai-je.
— Pas possible ! Comme le temps passe vite à souffler le feu! mais attendez-moi. Et se tournant vers l'homme aux lunettes vertes : Hunter, je compte sur vous pour les préparations convenues. A ce soir les grandes expériences.
— Gomment ! m'écriai-je; mais ce soirnous quittons Heidelberg, n'est-ce pas décidé?
— Quand il s'agit d'élucider un grand problème qui tient le monde savant suspendu sur un abîme de doutes, reprit Antoine de son ton le plus grave, vastu donc me marchander quelques heures de plus ou de moins? Sais-tu, homme frivole, que le prisme, à qui jusqu'à présent on avait accordé les sept couleurs primitives, et m.ême plus, n'en contient en réalité que trois? Nous sommes en train de le prouver.
— Cela m'importe peu !
— Quoi! cela t'importe peu? mais, bourgeois barbare, si le succès répond à nos espérances, nous prouvons du même coup que, depuis les premiers jours du monde, Tarc-en-ciel et le spectre solaire ont ar-