QUATRIÈME PARTIE
Quoi ! VOUS vous souffletez publiquement, vous choisissez quatre témoins qu'il faut d'abord mettre au courant du fait ; vos quatre témoins ont des amis intimes qu'ils ne manquent pas de consulter sur la gravité du cas ; il y a des pourparlers, des explications, puis le tapage des armes à feu ; après quoi, les journaux et même les tribunaux se mêlent de votre affaire secrète, quand déjà il y a mort d'homme ou quelque m^embre fracturé. Le beau résultat ! Je le répète donc, de toutes les folies d'ici-bas, le duel est aujourd'hui la plus illogique et la plus stupide ; eh bien, à Heidelberg, je me suis presque réconcilié avec le duel.
Les étudiants de cette ville, fort susceptibles sur tout ce qui touche au point d'honneur, à la suite d'une querelle, d'un démenti, d'une rivalité d'amour; endossent tout d'abord leur habit de combat. Cet habit de combat rappelle assez bien l'armure des anciens chevaliers, sauf qu'au lieu de fer on y emploie la laine, la carde, la bourre et la filasse; on les plastronne, on les capitonne du haut en bas; on leur met des brassards et des cuissards d'étoupe, du coton dans les oreilles, et par-dessus les oreilles, ne laissant à découvert qu'une petite partie de la joue gauche ou de la joue droite, à leur choix. Ainsi caparaçonnés, on arme les deux adversaires d'un sabre épointé, et chacun s'escrime de son mieux à qui fera à l'autre une légère entaille, joue gauche ou joue droite.
Ramenée à ces règles de modération et de savoirvivre, la lutte, je l'avoue, ne m'inspire plus la même horreur. C'est simplement le duel de deux matelas entre eux.
Fondée en 1346, par le palatin Rodolphe, dit l'Aveugle, réorganisée en 1803 par le margrave Charles-Frédéric, dans l'heureuse main duquel se sont réunies les principautés de Bade-Dourlach, de Bade-Baden et du Palatinat. l'Université d'Heidelberg jouit dans toute l'Allemagne savante d'une réputation certes bien méritée, si on a trouvé moyen d'y simplifier toute's les sciences à l'égal de celle de l'escrime.
Je me sentais désireux de la visiter, désireux surtout de voir ses étudiants, tous légèrement balafrés. En pouvait-il être autrement?
Toujours à cause de ce paresseux soleil d'Heidelberg, je m'étais levé tard. Antoine courait déjà la ville; Jijnius consentit à m'accompa^^ner au café où ces messieurs se réunissent d'ordinaire. Les philistins n'y étaient point admis ce jour-là; les p/ii- Zis^ins, c'est-à-dire les profanes, les bourgeois, les perruques. On y procédait à des initiations. Mon désir de voir n'en devenait que plus vif. Junius, à qui tout Heidelberg est connu, me fit entrer par des jardins, communiquant à une maison située derrière le café Du second étage de cette maison on pouvait inspecter ce qui se passait dans la grande ?alle, dont une des fenêtres était restée ouverte. Une fois installé, j'inspectai donc et pris mes notes.
Les étudiants d'Heidelberg, Badois, Autrichiens, Prussiens, Saxons, Bavarois, Hessois, Wurtembergeois ou Hambourgeois, sous prétexte de constater leur nationalité, portent en sautoir, entre le gilet et la chemise, de jolis rubans de diverses couleurs, ce qui leur donne un faux air de francs-maçons, ou de hauts dignitaires d'un ordre quelconque. Sous le
nom peu euphonique de Landmannschaften, ils forment entre eux différentes associations. J'avais alors sous les yeux les membres d'une Lcnidrnannschaft, avec le costume de rigueur, la redingote à brandebourgs, les grandes bottes et la petite casquette à visière imperceptible; mais portaient-ils la cicatrice voulue? J'étais à trop fjrande distance pour vérifier le fait. En attendant l'heure de l'initiation, les uns buvaient leur chope de bière, les autres chantaient le Gaudeamus; ceux-ci s'escrimaient au fleuret moucheté, ceux-là semblaient déclamer des vers ou argumenter sur une thèse de philosophie. Tous fumaient.
Bientôt mon attention se concentra tout entière sur un visage de connaissance. C'était mon élève en pharmacie, l'homme au mouron, l'homme à la pluie d'argent. Évidemment, il jouissait d'une certaine considération parmi ses jeunes confrères, qui ne l'abordaient que d'un air circonspect et faisaient volontiers cercle autour de lui.
Tandis qu'avec un surcroît de curiosité j'examinais ce pharmacien mystérieux, un grand mouvement se fit dans la salle, on démasqua la muraille principale, où figurait en relief un semblant de temple grec; une chaise fut placée sur une table, comme un trône sur une estrade. Un des plus âgés de la bande, un étudiant de dixième année, je suppose, y prit place en qualité de président. La cérémonie allait commencer, et je m'applaudissais de pouvoir, à Heidelberg, aussi bien qu'à Épernay, jouir d'un spectacle interdit aux profanes, quand un frère terrible s'avança vers la croisée qui nous faisait face! Fronçant le sourcil, et m'adressant un regard provocateur : « Mort aux
philistins! » s'écria-t-il ; et la fenêtre refermée avec fracas nous ramena Junius et moi au simple tête-à-tête.
Chassés du temple ou plutôt de l'estaminet, nous poursuivons notre course vers la place de Louis, devant laquelle s'élèvent les bâtiments de l'Université. Nous ne pouvions pénétrer dans le sanctuaire sans un guide. Notre guide était un sous-portier, grand garçon maigre, de vingt-cinq à vingt-six ans, portant une chemise de couleur et une cravate rouge; pour le reste, tout vêtu de noir jusqu'au bout des ongles.
L'Université d'Heidelberg se divise en six facultés : la théologie, la jurisprudence, l'économie politique, la médecine, la philosophie, et les beauxarts, fils d'Apollon, comme nous le dît notre sousportier.
A vrai dire, la philosophie et la théologie, en guerre ouverte l'une contre l'autre, s'annihilant l'une par l'autre, on ne devrait plus compter que quatre facultés à Heidelberg. Cependant les théologiens ont eu beau lancer les foudres de leurs Églises sur la tête des philosophes, les philosophes faire éclater leurs négations incendiaires sous les pieds des théologiens, les deux chaires, quoique un peu fracassées, restent debout.
C'est dans la chaire vide qui se dressait devant nous que l'incrédulité avait été prêchée publiquement avec autorisation de M. le maire.
Junius, me sachant peu versé dans ces matières, crut devoir m'expliquer comment, vers la fin du dernier siècle, quelques hardis novateurs s'étaient déclarés disciples de Voltaire; mais ainsi que l'àne imitant les gentillesses du chien, avec leur pesanteur
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allemande, ils brisèrent ce que le maître n'avait fait qu'écorner. Déroulant alors devant moi la grande Genèse philosophique de l'Allemagne, il me dit comment Kant, auteur du rationalisme, engendra Fichte, auteur du panthéisme, qui engendra Schelling, et le naturalisme, qui engendra Hegel, et l'athéisme, qui engendra enfin Feuerbach, le diable en personne.
Effrayés de leur propre audace, d'abord obscurs et inintelligibles à dessein, ces inspirés de l'enfer ne sortaient de leur nuage que devant leurs adeptes. Durant cette première période, la démoralisation, résultant de leurs doctrines, ne descendit pas vers le peuple; elle remonta vers les lettrés, et jusqu'aux princes, dont la politique s'en ressentit fatalement; aujourd'hui, le mal est partout.
Je savais Junius peu bienveillant envers les philosophes. Plus effrayé que convaincu, et ne pouvant admettre que ces braves buveurs de bière, si calmes, de mœurs si douces en apparence, fussent tous des réprouvés, j'espérais que notre jeune sous-portier, dont l'œil ne manquait pas d'intelligence et qui avait paru écouter Junius avec une grande attention, allait protester contre Tanathème lancé sur son pays. Loin de là, par un hochement de tète approbatif, il semblait l'encourager à poursuivre. Celui-ci n'y manqua pas, et, toujours dans l'intérêt de son avenir, prolongeant ses exercices oratoires, il finit par conclure que l'Allemagne, aujourd'hui réduite à un état morbide, incurable, par défaut de croyances, reniant toute autorité légitime sur la terre comme dans le ciel, n'était plus, selon l'expression d'un de ses philosophes repentis, qu'un grand Hotd-dieu, sans Dieu.
« Eh bien! cher monsieur Canaple, me dit ensuite Junius,ne vaut-il pas mieux s'agenouiller devant le calvaire grotesque du vieux cimetière de Bade, que de mettre sa foi en de pareils apôires? »
Engourdi, attristé par cette dissertation aussi maussade que grave, j'hésitais à lui répondre, lorsqu'un chœur, entonné à demi-voix, sur un rhythme plein de franchise, glissa le long des murs et arriva jusqu'à nous, semblable à ces souffles rafraîchissants qui, au matin, nettoient la face nuageuse du ciel.
Presque aussitôt une bande d'étudiants traversa la salle que nous occupions. Distrait par l'interrogation de Junius, par mes propres pensées, je ne songeai point à passer en revue les joues plus ou moins cicatrisées qui défilèrent alors devant moi. Les étudiants avaient disparu, mais leur refrain mélodique résonnait de nouveau sous les hautes voûtes des corridors. J'en demandai la traduction au jeune homme maigre, notre guide :
« Qui n'aime ni le vin, ni Tamour, ni le chant, Celui-là n'est qu'un sot, pis encore, un méchant!
me répondit-il.
— Et quel est l'auteur de ce joyeux distique?
— Maître Martin Luther, y> me dit le sous-portier, après s'être incliné révérencieusement.
Pour cette fois, je donnai le pas aux théologiens sur les philosophes.
A Paris, s'il m'arrive de visiter la bibliothèque de l'Arsenal ou celle de la rue de Richelieu, une sensation étrange s'empare de moi. Au milieu de ces amas innombrables de livres, respirant cette atmosphère poudreuse, où flottent, sous forme corpusculaire, les