‹ Le chemin des écoliersChapitre 171 sur 245 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

pés, notre homme était à la fois chasseur et pécheur. Un cor de chasse complétait l'attirail. J'aime assez le bruit de cet instrument, surtout répété par l'écho des rivages et des montagnes, et l'idée d'être témoin d'une pèche ne me déplaisait pas; enfin, malgré la froideur du début, j'espérais que notre excursion sur le Necker tournerait à la satisfaction générale.

Mais presque aussitôt une odeur infecte se répandit autour de nous. Je crus d'abord à la présence d'une eau croupie sous le plancher du bateau; je mis mon mouchoir sous mon nez, Antoine roula une cigarette, Junius tira de sa poche un flacon de sels et dit : a Quelle est cette horreur ?

— ye faites pas attention, répondit notre compagnon; ce sont mes amorces de pêche, et il nous montra un seau à moitié rempli de petits vers grouillant dans du sang coagulé.

— Est-ce que vous allez nouscondaniner à voyager longtemps avec ces immondices ? lui dit Antoine.

— Est-ce que vous allez me priver de mon droit de pêche? Chacun chez soi, chacun pour soil Je payerai mon quart comme vous. J'appartiens à une nation libre, moi, lui répliqua l'Anglo-Américain.

— Respectez la liberté des autres, alors !

— Est-ce que je vous empêche de faire ce que bon vous semble? Chantez, dansez, jetez-vous à l'eau une pierre au cou, est-ce que je m'y opposerai, moi?

— Mais si je mettais le feu à ce bateau comme vous y mettez la peste !

— A votre aise ; le bateau n'est pas à moi, et je sais nager. >»

L'orage commençait à gronder entre nous.

Le batelier seul, quoique l'existence de son bateau

fût en jeu, ne semblait prendre aucun intérêt à ce débat et continuait de ramer paisiblement.

« Le trouves-tu aussi aimable que tu l'espérais? dit Junius à l'oreille d'Antoine.

— Pouh ! fit celui-ci ; il faut voir. »

Cependant, soit qu'il tint à justifier de ce titre de gentleman dont il s'était décoré, soit que la grosse voix d'Antoine lui inspirât quelque respect, le Yankee jeta sur le seau aux amorces un linge mouillé qui en intercepta quelque peu les émanations fétides.

J'allais l'en remercier, mais il avait pris son cor de chasse et sonnait une fanfare, ce qui mettait obstacle à toute conversation possible. Je l'ai dit, j'aime le son de cet instrument dans les circonstances où nous nous trouvions, et quoiqu'il écorchât horriblement cette éternelle et bruyante mélodie du roi Dagobert, exécutée, je crois, par tous le- cors de chasse du monde civilisé ou non civilisé, j'écoutai avec assez de patience cette fanfare infiniment trop prolongée. Quant à Antoine, il fumait deux cigarettes à la fois^ et Junius, la tète basse, se bouchait les oreilles de son mieux.

Le batelier, calme et placide, ramait toujours.

Tout à coup, ce dernier interrompit sa manœuvre, ralentit sa marche, vira de droite en se rapprochant de quelques-unes de ces roches vives dont le lit du Necker est parsemé. Il y avait là des lignes de fond, tendues depuis la veille. L'Américain les retira avec une grande habileté, mais avec peu de succès. Il ne s'y était pris que deux barbillons et une carpe de moyenne grosseur. Je ne lui en fis pas moins mon compliment, auquel il se montra peu sensible.

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