QUATRIÈME PARTIE
Tandis qu'il les replaçait, qu'il amorçait, je lui fis remarquer sur un bateau couvert, qui avait marché presque de conserve avec le nôtre, une jeune fille assez jolie tenant l'aviron. J'essayais lâchement de tous les moyens possibles pour apprivoiser ce lycanthrope. Il regarda la jeune batelière :
T Ah! les coquines! dit-il; si je les tenais toutes au fond de mon filet, le diable m'emporte si je le retirerais de l'eau ! »
Dans ce propos brutal, je ne voulus voir d'abord que l'expression rancunière d'un amour repoussé ou trahi. Je le lui fis entendre.
« Il s'agit bien d'amour, me répondit-il brusquement; il s'agit de l'héritage de ma tante. Au surplus, mêlez-vous donc de vos affaires, vous ! »
Le bateau avait repris sa marche; je portais toute mon attention sur le rivage, bordé en cet endroit de riantes collines ; sur un village dont les maisons blanches et la petite église rustique se miraient dans le Necker; je regardais aussi les carpes sauter hors de l'eau, ce qui me divertissait beaucoup, quand un jet de flamme, suivi d'une forte explosion, me fît sauter à mon tour.
C'était encore notre Yankee ; il tirait les carpes au vol, à coups de revolver.
a Sapristi 1 gentleman, lui cria Antoine en se levant de sa banquette, vous êtes insupportable à la fin !
— Allez-vous m'interdire la chasse comme vous avez voulu m'interdire la pêche? Je suis un citoyen libre de la libre Amérique ; j'ai le droit de pêcher, de chasser, et même de chanter, si telle est ma volonté, et il se mit à entonner à pleins poumons une de ces
chansons qu'en langage d'atelier on nomme chez nous des scies; seulement sa scie était de fabrique anglaise:
What cornes there from the hill?
What cornes there from the leathery hill?
Sa ! Sa !
Leathery hill !
What cornes there from the hill?
It is a postihon!
It is a postillon !
It is a leathery postillon;
Sa! Sa!
Postillon ! It is a postilion !
What brings the postilion ?
Etc., etc., etc., etc. »
Dans la poétique du genre, la chanson, toujours revenant sur elle-même, grâce à une inexorable reprise qui relie la fin du couplet à son comm.encement, rappelle cette célèbre cantilène française :
Ils étaient quatre Qui voulaient se battre ;
Y en avait trois
Qui n' le voulaient pas ;
Le quatrièm' dit :
« Moi je n' m'en mêl' pas ; »
Mais ça n'empêche pas
Qu'ils étaient quatre Qui voulaient se battre;
Y en avait trois
Qui n' le voulaient pas ; Le quatrième, etc., etc.
Je cite ce morceau de poésie pour faire comprendre ce que l'égrènement de cet interminable chapelet