QUATRIEME PARTIE
d la colère sérieuse, comme son front pâle me l'indiquait suffisamment, arracha les rames aux mains du batelier.
Vers sa vingtième année, Antoine avait été une des gloires de la marine d'Asnières ; grâce à sa vigueur naturelle, doublée encore par son irritation, tirant à gauche, il eut bientôt dépassé le petit monolithe et abordé le rivage sans paraître, malgré toutes mes supplications, se soucier le moins du monde de ce que devenait le nageur.
Cette journée devait être une des plus incidentées et des plus émouvantes de mon voyage. Je ne m'arrêterai point à dire quelles furent nos réflexions lorsque, rendus à nous-mêmes, nous nous sentîmes enfin débarrassés de notre cauchemar américain.
Nous avions mis pied à terre près d'une petite montagne appelée l'Observatoire de Gespell. Xous décidâmes de la gravir pour explorer le magnifique point de vue dont on jouit de son sommet. Un homme se tenait là avec une longue-vue ; avant d'user de ce précieux instrument, nous parcourûmes d'abord des yeux le cours de la rivière et les gracieuses collines qui nous faisaient face. Sur la rivière, nous revîmes notre bateau et notre batelier; le Yankee, réinstallé à son poste, dans son costume de matelot, se disposait à jeter l'épervier, ce qui nous rassura complètement sur son sort. Au pied des collines se groupaient de charmants villages.
Au moyen de la longue-vue, notre inspection s'étendit bien au delà. A quinze ou vingt kilomètres, à notre gauche, je pus nettement parcourir du regard la jolie ville de Weinheim, célèbre par ses vins; audessus de Weinheim s'élevait la tour cylindrique de
Windeck, posée sur sa montagne en cône comme un phare éteint, et restée seule debout au milieu des ruines d'un ancien château que le douzième siècle avait vu dans sa splendeur. Au delà encore, sous une légère vibration de la longue lunette, mon regard franchissait le duché de Bade pour entrer dans celui de Hesse- Darmstadt. Les vallées plantureuses de Birkenau, peuplées d'immenses troupeaux de vaches et de moutons, m'apparaissaient au dernier plan.
Imprimant alors de gauche à droite un brusque mouvement de rotation à l'instrument, je repris la route que nous venions de parcourir; je remontai le Necker de Ladenburg à Heidelberg. Modérant mon essor, je me contentai de suivre la ligne du Xecker ; j'y exerçai mon droit de visite sur les passagers qui traversaient la rivière dans les longues barques du pays, à quatre rameurs: j'y assistai à tous les détails du labeur champêtre; j'y étudiai le système pratique des laboureurs et des batteurs en grange de l'ancien Palatinat, comme si j'y eusse été dépéché officiellement par un de nos comices agricoles. Charmant voyage, où, sans fatigue, je pus descendre au fond des vallées, escalader les montagnes, franchir des espaces qui eussent épuisé les forces d'un touriste de vingt-cinq ans, le tout, sans bouger de place, et moyennant la somme de quelques misérables kreutzers.
D'autres tableaux, plus agréables encore, captivèrent bientôt mon attention. Sans escalade ni bris de clôture, je pénétrai dans une chambre où, les doigts entrelacés, se tenait un couple d'amoureux, verlobtes ou non. Un instant après, à la hauteur d'Heidelberg, dans un beau site, sur une verte pelouse, derrière In-