‹ Le chemin des écoliersChapitre 175 sur 245 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

quelle s'élevait l'abbaye de Xeuberg, j'apercevais une femme charmante, en élégant costume de ville. Rarement figure me fut plus sympathique ; je restai longtemps à la contempler ; plus qu'il n'était convenable, peut-être; mais elle s'en doutait si peu! Et quand Antoine, étonné de ma longue station sur un même point, voulut prendre ma place, j'abaissai l'objectif.

ec Je ne vois que des canards barbotant dans une mare, me dit-il.

— C'est cela, >• lui répondis-je.

En quittant l'Observatoire, nous jetâmes un dernier regard sur la rivière; du bateau et de ses occupants rien n'apparaissait plus. Tout en descendant la petite montagne, les deux cousins s'évertuaient à qui mieux mieux sur le compte du Yankee. « Décidément, disait Junius, je ne sais que penser de la liberté américaine, surtout dans ses États à esclaves; quant à son égalité, elle pourrait bien n'être que l'abaissement à niveau du sens moral et intellectuel, si j'en juge d'après ce monsieur. »

J'eus la fâcheuse idée de vouloir entrer dans leur conversation par un petit discours prémédité ; je n'étais pas fâché de prouver à notre diplomate que moi aussi je pouvais atteindre à la phrase de portefeuille.

De ce ton qui commande l'attention, et sans prévoir ce qui devait s'ensuivre :

« Je ne suis guère bien disposé envers John Bull, leur dis-je ; il manque généralement d'aménité ; quant à son frère Jonathan, dont nous venons d'avoir un si triste échantillon sous les yeux, je le déclare, il m'est complètement antipathique. C'est un sauvage!

Qu'il soit greffe sur souche anglaise, française Ou allemande, qu'il ait puisé sa sève pren^iière à Paris, à Londres ou à Bruxelles, peu importe, il fleurit mohican. Si jamais la barbarie disparaissait du monde, ce n'est plus par le nord qu'elle nous reviendrait; nous la verrions sortir de ces républiques de Lynch, du sein même de cette prétendue civilisation des États-Unis. »

J'étais assez content de la forme rhétoricienne donnée à ma pensée; j'en étudiais complaisamment l'effet sur le visage de mes compagnons, quand tout à coup, au détour du chemin de Seckenheim, un homme parut , hérissé , menaçant. C'était notre Yankee.

« Monsieur, vous m'avez traité de manant, de sauvage et d'échantillon.... de plus, vous venez d'insulter à la libre Amérique, dont je suis un des citoyens, et....

— Voyons! que voulez-vous encore? s'écria Antoine en l'interrompant avec sa rudesse des grands jours. D'abord, en parlant de votre libre Amérique, monsieur n'a été que l'écho de mes propres paroles, et ce n'est pas lui qui vous a traité de manant, c'est moi! »

Sans tenir compte des paroles d'Antoine, le Yankee, les yeux toujours fixés de mon côté, répéta :

« Vous venez d'insulter à la libre Amérique! Si j'avais mon revolver, votre compte serait déjà réglé ! Nous nous reverrons, monsieur! »

Et il s'éloigna.

En vérité, le séjour d'Heidelberg me portait malheur; la veille, un garnement d'écolier s'acharnait après moi sans rime ni raison ; aujourd'hui, c'était

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