PREMIERE PARTIE
père, et où, plus tard, j'avais installé ma bibliothèque, pendaient de vieux lin^^^es et des bas rapiécés.... Cette maison, grande, spacieuse, aérée, mon père en avait disposé les appartements pour ma mère, et ma mère était morte avant que les portes s'en fussent ouvertes devant elle. .
Comme je m'abandonnais à ces tristes impressions, le cri d'un oiseau funèbre sembla déchirer l'air et me fit tressaillir. C'était la girouette qui tournait sous lèvent.
Le cœur serré, je détournai mon regard et le reportai sur le jardin. Ce beau jardin, le paradis de mon enfance, qu'en restait-il? Qu'étaient devenues ses larges pelouses et ses allées couvertes? Divisé, morcelé par des spéculateurs /'la portion minime se reliant encore à la maison ne représentait guère qu'un chantier. J'y voyais plus d'arbres couchés sur terre, ébranchés, que d'arbres debout. Quand le temps ne peut détruire assez vite, les hommes lui viennent en aide. Au milieu de cet abatis, de ce désordre, mon œil plongeait en vain; rien n'y parlait à ma mémoire, rien n'y réveillait pour moi les temps passés. Cependant, ces deux marronniers qui s'élèvent en pyramide, leur force, leur hauteur, le disent assez clairement, ils sont de vieille date implantés dans le terrain.... Je m'orientai, et de leur âge, de la position qu'ils occupaient, je pus conclure avec certitude que c'étaient bien ceux-là qu'un jour, en revenant de l'école, j'avais déposés en terre, simples marrons. Je les avais vus sortir de terre, croître d'année en année, et pour la première fois fleurir sous mes yeux, simples arbrisseaux! Qu'ils étaient grands ! qu'ils étaient beaux aujourd'hui ! Ne sont-ils donc plus à moi, mes élèves, mes enfants? Ah! devrait-on jamais vendre la mai-
son de son père ! Pourquoi me suis-je laissé effrayer par l'invasion des faubourgs?...
Parés de leurs innombrables fleurs en girandoles , murmurant au vent du matin, mes chers marronniers semblaient m'appeler à eux. Je me dirigeai vivement vers le jardin.
A peine avais -je fait quelques pas, le chien, resté muet tant que j 'étais demeuré immobile, s'élança de sa niche, en aboyant de nouveau et avec fureur contre moi. C'était une espèce de dogue, à la mine retroussée et hargneuse. Je ne m'intimidai pas d'abord. Le voyant solidement attaché à sa cabane par une chaîne de fer, et l'espace restant libre entre nous, je continuai d'avancer. Mais sous l'élan qu'il prit alors, sa cabane, construite trop légèrement (j'ai tout lieu de le supposer), se déplaça ; il la traînait après lui, il me barrait le passage. J'essayai de le calmer du geste; par un second élan, il arriva jusqu'à moi et faillit me mordre. Je reculai prudemment; il me suivit, toujours traînant sa cabane, écumant de rage, prêt à me dévorer. Tout à fait intimidé, je me hâtai de regagner la porte de sortie, et la refermai sur moi au plus vite.
C'est ainsi que je fus chassé de mon ancien paradis terrestre. Et par qui?
Moi, à qui mes amis accordent un heureux caractère, plus enclin à la bonne humeur qu'à l'humeur noire, je me sentais profondément attristé. Pour un voyage d'agrément c'était mal débuter. J'espérai me distraire à la vue des fraîches vallées de Saint-Gervais et du joli bois de Romainville. Pour y atteindre, il me fallut, une demi-heure durant, longer une double file de murs et de maisons. A Saint-Gervais, des murs et des maisons encore; à Romainville, rien que