‹ Le chemin des écoliersChapitre 3 sur 245 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

des maisons et des murs. Dans ce dernier village, ce qui me surprit presque autant que la destruction complète de son bois, ce fut d'y rencontrer une boutique d'horloger. Autrefois, on y eût trouvé à peine trois montres disséminées entre tous les habitants. Chez notre horloger de Romainville, il est vrai, s'étalaient le long de la vitrine plus de paires de sabots et de pots de moutarde que de chronomètres.

Devant l'église, je vis un vieux sureau, noueux et rabougri, le seul arbre du pays auquel la hache n'eût osé toucher. Voici l'histoire merveilleuse qui s'y rattache et dont j'avais été bercé dans mon enfance. C'est encore un souvenir que j'évoque.

Il y a un siècle à peu près , le saint homme alors en possession de la cure de Romainville s'était complètement dépouillé de tout en faveur de ses pauvres. L'épicier du village, homme avide et défiant, refusa de lui livrer à crédit la provision d'huile destinée à l'entretien de la lampe du sanctuaire. Bientôt, privée de son alimentation indispensable, la lampe, charbonnant, crépitant, agonisant, jeta ses dernières clartés au milieu d'un nuage de fumée noire.

Pour le bon curé, son extinction était un sacrilège dont il se croyait responsable envers Dieu. Perdant la tête, il quitta l'autel en poussant des cris d'angoisse. Arrivé dans son jardin , les deux genoux en terre, il se frappa la poitrine en répétant des med culpd. Dieu prit pitié de lui.

Le jardin du presbytère , décoré seulement de plantes médicinales, en l'honneur des pauvres, ne recevait d'ombre que d'un tilleul et d'un sureau. Tout éploré, le malheureux tenait ses yeux fixés sur ce dernier arbre , quand il vit Técorce du tronc s'en-

tr'ouvrir et donner passage à un jet de sève abondante, bien diflerente de la sève ordinaire. C'était de l'huile. Le ciel venait de faire un miracle en sa faveur.

Le bruit ne tarda pas à s'en répandre dans le village, où jusqu'alors on n'avait jamais entendu parler d'huile de sureau. La sensation y fut grande. L'épic er récalcitrant vint trouver le curé et lui proposa un coup de commerce qui devait les enrichir tous deux. Le bonhomme lui tourna le dos. Sous prétexte d'horticulture et d'expériences à faire, les marguilliers lui demandèrent à mains jointes une bouture de la plante, lui offrant en échange des oies grasses et des pâtés de lièvre; il ht la sourde oreille; l'huile était sainte, destinée seulement à de saints usages.

Chaque jour il visitait son précieux sureau, en pressait l'écorce, et l'huile coulait à flots, comme d'un palmier le vin de palme. Toutefois, même durant le long temps du carême, il se serait bien gardé d'en distraire le superflu pour assaisonner ses maigres repas.

Moins scrupuleuse que lui, sa servante en usa en secret, d'abord pour la salade, puis pour la confection de ses ragoûts. La sève providentielle commença à décroître. Un jour, l'imprévoyante fille en graissa les souliers de son maître. Dès ce moment, le miracle cessa. Il ne s'est point renouvelé depuis.

Quoique toujours stérile, le vieil arbre est encore en honneur dans le pays, où circule volontiers ce dicton : « Rare et précieux comme l'huile de sureau. »

J'aime les légendes (ce que Minorel appelle mes Contes bleus); je suis honteux vraiment de n'en point avoir trouvé une plus digne d'être recueillie; mais

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