‹ Le chemin des écoliersChapitre 20 sur 245 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— Ou auvergnat, repartit l'habit bleu en haussant les épaules.

— Mon bon ami, lui dit le Hollandais avec une grande douceur, mais non sans quelque dignité, vous ne pouvez comprendre puisque vous n'en êtes pas. Le sage se donne le mal d'examiner avant de porter jugement. Mon jeune homme aimable viendra déjeuner ici ce matin ; il me l'a promis; attendez. Il vous expliquera la chose plus que moi, qui n'en suis que d'hier.... vous verrez. Tout ça c'est des symboles.

. — Ou des bêtises ! On s'est moqué de vous, j'en ai peur. »

Le Hollandais redressa la tête, fronça les sourcils, recula sa chaise, puis, après quelques instants d'un silence orageux, se tournant tout à coup vers moi, qui , placé derrière lui , me délectais à l'audition de celte scène, ajoutée à la comédie de la veille :

«« Donnez- moi du fromache, » me dit- il brusquement.

Interdit sous l'apostrophe, je restais immobile et les yeux grands ouverts ; le géographe intervint :

« Faites donc attention à qui vous vous adressez, dit-il au nez rouge ; monsieur n'est point un domestique; >' et lui montrant ma boîte de fer-blanc, que j'avais suspendue à l'une des patères de la salle, il ajouta : « Monsieur est herboriste. »

Je suis loin de mépriser les herboristes, quand ils ne confondent point la ciguë et le persil, ou la jusquiame et le bouillon-blanc; les domestiques euxmêmes ont droit à mon estime lorsqu'ils s'acquittent de leurs difficiles fonctions avec dévouement et probité; cependant je me sentais doublement humilié par l'une et l'autre appellation. Le métier n'est pas

la science, et cette belle, cette grande, cette sublime science de la botanique, je la trouvais ravalée en moi, le plus humble de ses représentants. A ce mot malsonnant de domestique, je m'étais aussitôt, des pieds à la tête, examiné dans une vaste glace, pour juger à quel point la méprise du Hollandais pouvait sembler excusable. Je portais nécessairement le même costume avec lequel j'étais sorti de Paris la veille pour faire ma tournée de banlieue : petite redingote marron, à collet de velours, passablement hors de service; une chemise de couleur douteuse, déplissée et fatiguée par la route; gilet et pantalon à l'avenant; le tout largement saupoudré de poussière; ajoutez des cheveux en désordre, une cravate de travers, orientant vers l'épaule gauche. Jamais, au grand jamais, garçon d'hôtel, keller, jeune ou vieux, n'osa se montrer devant le client sous un accoutrement pareil. Pour avoir l'air d'un domestique, j'étais trop mal mis et trop mal peigné. Le nez rouge n'aurait pas dû s'y méprendre.

Me rapprochant de la table , j'y pris place en affectant un air digne qui pût me tenir lieu d'un habit noir et d'une cravate blanche. Pour me racheter de l'accusation, j'étais décidé à me faire servir tout ce que la carte annonçait de plus fin, de plus délicat : poulet à l'estragon, légumes de primeur, bordeaux-Léoville, compote d'ananas au vin de Madère-Ténériffe ; j'allais vaniteusement me ruiner pour trancher du gentilhomme ou du millionnaire, lorsque la porte s'ouvrit, donnant passage à un groupe de déjeuneurs.

« C'est lui !... le voilà ! » dit le Hollandais, se rapprochant du géographe et lui désignant un jeune homme de trente-deux à trente-quatre ans , en pale-

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