CINQUIÈME PARTIE
l'accompagnaient pour le bon motif, comme on dit vulgairement ; toutes avaient en vue le mariage et comptaient sur lui pour y arriver. Cependant, il ne se rendait pas avec elles en Turquie, mais simplement en Angleterre, pour de là faire voile vers le cap de Bonne-Espérance. Le prétendu Lovelace n'était autre qu'un agent matrimonial.
Durant la campagne de Crimée, le gouvernement anglais avait formé une légion allemande. La paix venue, ne sachant à quoi l'utiliser, il l'avait envoyée en Cafrerie fonder la ville de Last London (Londres de l'Est). Cette nouvelle colonie possédait déjà un chemin de fer qui la reliait au Cap, et des journaux qui la mettaient en communication avec l'Europe; mais elle n'était pas encore satisfaite ; le besoin de la vie de famille s'y faisait sentir impérieusement, et comme ce qui convient le mieux à des Allemands ce sont des Allemandes, M. John Grant avait été chargé de la fourniture. Voilà tout simplement pourquoi je l'avais rencontré courant après toutes les tilles.
Tentation de l'inconnu, curieux désir de savoir, vous n'aboutissez le plus souvent qu'à la désillusion! Au lieu du roman que j'espérais, j'avais une froide histoire, plus commerciale encore que matrimoniale; mon Anglais perdait à mes yeux son caractère phénoménal ; don Juan n'était plus qu'un courtier recruteur de femmes.... pour les autres !
Du moins, j'avais trouvé à qui parler. Après avoir fait descendre Jean dans la cabine, où je le laissai en compagnie de quelques-unes de ces demoiselles émigrantes, je rejoignis mon Anglais ; j'épanchai tout à
l'aise devant lui mon admiration, qu'il ne partageait peut-être pas complètement, mais comme il était dans ses habitudes de beaucoup gesticuler, je pouvais m'y méprendre.
Sur la rive gauche, j'admirai donc d'abord Saint- Goar, surtout sa magnifique forteresse de Rheinfels, visitée naguère par l'armée de Sambre-et-Meuse, « ce sont les ruines les plus modernes des bords du Rhin,» dit l'Indicateur.
M. Grant ne fut pas de cet avis. Il soupçonnait fort quelques hautes collines, déshéritées de cet ornement, de s'être donné des ruines toutes récentes pour prendre part à la décoration générale. Il n'en pouvait être de même de celles du Chat et de la Souris, ruines tellement grandioses, tellement imposantes, qu'elles semblent encore protéger les villages assis à leurs pieds.
Ces deux constructions remarquables, autant par leur importance que par la singularité de leur nom, datent du quatorzième siècle. Le Chat, le premier, vint s'établir à mi-côte de la montagne ; prenant d'abord des airs de bon apôtre, de chattemite, comme dit La Fontaine, il s'élevait à peine de terre; n'ayant d'autres remparts qu'une palissade de bois, il paraissait plutôt songer à la défense qu'à l'attaque.
Cependant, guettant sourdement sa proie, tombant sur elle à l'improviste, usant tour à tour de la force et de la ruse, à l'instar de son illustre confrère le Chat botté, il faisait si bonne chasse au bénéfice de son maître, que celui-ci était devenu un vrai marquis de Carabas.
Mais ne serait-ce pas même là l'origine première de notre Chat botté ?