CINQUIÈME PARTIE
merveilleux. J'étouffais dans mon admiration ; mais admirer seul est souffrance. Je cherchais autour de moi quelqu'un à qui je pusse faire part de mes impressions de voyage; autour de moi, en toilette ébouriffante, assises sur leurs pliants, se tenaient des dames anglaises, occupées à combattre l'excessive chaleur en absorbant à petits coups des sorbets au citron ou des vins généreux; je n'avais rien à faire de ce côté. Les hommes, le nez enfoncé dans leur .loanne ou dans leur Traveller on the Mine, à demi somnolents, occupés à chercher la description dans le texte, négligeaient de lever les yeux vers l'objet décrit; les uns se croyaient encore à Bacharach, les autres déjà à Goblentz, et tous maugréaient contre l'inexactitude des itinéraires. Ah ! si seulement mon vieux Jean eût été près de moi!... Cependant j'avais • payé deux premières places au gaillard d'arrière, de Mayence à Bonn ; il pouvait faire la traversée en excellente compagnie et à romt)re, sous une tente de • coutil ; mais on connaît la modestie de mon brave serviteur; il n'avait pas manqué de se réfugier aux ^Z secondes.
Résolu de l'y rejoindre et de le forcer à user de ses droits dans toute leur plénitude, je passe d'une extrémité à l'autre du paquebot; je trouve Jean endormi, en plein soleil, sur la banquette du gaillard d'avant; je l'éveille. Certes, il jouissait alors de son bon sens ordinaire, car il me lit cette observation sagace que, bien sûr, ce n'était pas là le chemin qu'il avait pris en venant dans ce pays de Charabias avec M. Antoine Minorel. Je lui dis de se lever, de me suivre. Il se lève.
Au même instant, avec des cris et des rires, un essaim de femmes, toutes jeunes, toutes blondes, sorties de la cabine, envahissent le pont, au nombre d'une vingtaine. Je m'interrogeais sur la cause de cette invasion subite de jupes et de bonnets, quand, à mon profond ébahissement, cet Anglais galant que j'avais rencontré à Garlsruhe, et retrouvé à Gernsbach, mon Anglais phénoménal, paraît au milieu d'elles, le sourire aux lèvres, glorieux, triomphant, semblable au divin Apollon au milieu d'un chœur de nymphes rustiques.
Je n'en pouvais douter, ces femmes l'avaient suivi ; elles composaient son escorte ; que d'Elvires, que d'Haidées, que de Clarisses ! Pour le coup, Lovelace et don Juan étaient dépassés! 0 belle Lore, étiez-vous plus sorcière que n'était sorcier ce Grand-Breton? Vos conquêtes ont-elles été plus nombreuses que les siennes? Quel singulier petit Anglais!... J'oubliai Jean, et même les deux rives du Rhin; coûte que coûte, ma curiosité demandait satisfaction. Prenant mon courage à deux mains, j'allai droit à lui. Autrefois j'avais traduit Shakspeare, Byron, surtout le Vicaire de Wakefield ; je composai tant bien que mal en langue anglaise ma phrase d'introduction; il n'en comprit pas un mot; mais mon bonheur voulut qu'il parlât français couramment. Cet liomme parlait toutes les langues. La conversation une fois engagée entre nous, sans trop se faire prier, il me conta son histoire et celle de ses vingt femmes.
Il se nommait John Grant et était né à Londres d'une mère française, ancienne actrice d'un des petits théâtres de Paris. Il se piquait du reste d'une grande moralité. Chose incroyable, toutes ces filles blondes