‹ Le chemin des écoliersChapitre 206 sur 245 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

chargé sa charmante Gretel (Marguerite) de traduire pour moi de l'allemand certains passages qu'il jugea devoir m'être profitables ; Mlle Julie, la plus jeune des deux sœurs, évertue à mon bénéfice sa mémoire plantureusement meublée d'histoires contemporaines sur les Ondins et sur les Nixes; mon aide garde-malade elle-même, la vieille Dorothée de Dornholzausen, sans que j'aie besoin de l'y exciter, m'entretient sans cesse de -ce prestigieux Olympe germanique, dans lequel elle n'a nulle créance, à ce qu'elle prétend, mais dont on l'a bercée enfant.

J'ai résolu, les loisirs ne me manquant pas, de mettre à profit mes lectures et mes renseignements pour rassembler les matériaux d'un ouvrage sur la Mythologie du Rhin.... La Mythologie du Rhin! quel beau titre! Que le lecteur se rassure cependant, je n'en ferai point une annexe à la relation de mon voyage, déjà assez ample ; mais je le regrette, elle l'eût complétée.

Pendant le cours de ce travail, à mesure que mes notes s'amoncelaient devant moi, sentant palpiter sous ma main toutes ces superstitions obstinées, greffées les unes sur les autres, je me demandais si j'étais déjà si loin de l'Université d'Heidelberg; si j'habitais encore dans le voisinage de cette contrée glaciale où l'athéisme a son code, ses législateurs, ses sectateurs, ses enthousiastes?.... Mais pourquoi l'athéisme ne serait-il pas lui-même une superstition, la plus malsaine de toutes? Qu'est-il autre chose que la gloritication de la nature à l'exclusion de Dieu; la création matérielle agissant par ses propres forces sans l'aide d'un créateur? Naiura n a tur ans est le mot de l'école, m'a dit Junius. Alors, l'athéisme allemand,

l'athéisme de Fichte, de Schelling, d'Hegel, n'est autre chose que la rénovation du paganisme romain ou Scandinave, un retour aux anciennes erreurs, avec des noms barbares empruntés à la chimie, à la physique , à la métaphysique , en remplacement des beaux symboles personnifiés de la Théogonie d'Hésiode et d'Homère....

Cette idée me semble ingénieuse ; elle me plaît et m'étonne à la fois. Est-ce une découverte?... En serais-je l'inventeur? J'en écrirai à Junius.... à Antoine aussi....

Ces graves réflexions me préoccupaient quand un bruit de pas retentit le long du corridor conduisant à la chambre que j'occupais, en compagnie de mon vieux Jean, alors étendu dans un fauteuil, et humant à petits coups un excellent consommé.

« C'est Dorothée, me dit-ii; elle a ses souliers neufs.

— C'est le pas d'Antoine! » lui répliquai-je erî me levant tout ému, tout troublé!

A peine m'étais-je tourné vers la porte qu'elle s'ouvrit brusquement, et Antoine parut.

En arrivant à Stolzenfels, j'avais écrit à mon ami pour l'informer de notre changement de route et de l'accident malencontreux qui nous contraignait de mettre pied à terre à Coblentz, jtan et moi, ou plutôt moi et Jean (car, enlin, je trouve étrange que, de par la grammaire, mon domestique doive prendre le pas sur moi). N'ayant plus entendu parler d'Antoine, je le croyais déjà à Paris, au milieu de ses fourneaux :

« Prisli ! sais-tu que c'est beau, le Rhin? me dit-ii en entrant, comme s'il venait de me quitter pour aller fumer une cigarette. Que de ruines! que de rivages déchirés! que de rochers mis à nul Parmi les

Page 1