‹ Le chemin des écoliersChapitre 207 sur 245 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

fleuves, comme parmi les hommes, il n'y a de grand et de sublime que les ravageurs ; n'est-il pas vrai, poëte? »

Puis, tout d coup, changeant de ton en se tournant vers Jean : « Eh bien, le vieux, comment va notre grain de beauté? Nous avons donc fait des sottises et voulu narguer le soleil ? »

Tandis que Jean essayait de se lever pour lui répondre, Antoine, faisant de nouveau volte-face de mon côté, tirait avec gravité deux lettres de son portefeuille et me les présentait. A chacune d'elles apercevant le cachet rompu, j'examinai la suscription. Les deux lettres étaient à son adresse, non à la mienne : « Lis, me dit-il; elles te regardent plus que moi. »

Dans la première, signée Brascassin, celui-ci s'informait auprès d'Antoine si j'habitais présentement Paris, Marly-le-Roi, ou si je poursuivais le cours de mes pérégrinations en Allemagne ; sa future, « qui avait conservé de moi le plus doux souvenir, » voulait m'écrire pour me prier de lui servir de témoin à leur prochain mariage.

« Et quelle est cette noble hancée qui a conservé de toi un si doux souvenir? me demanda Antoine.

— Mais, lui répondis-je avec un peu d'embarras, la fiancée est Mme de X..., une artiste distinguée, une femme charmante....

— Ah! bah ! ht Antoine en me regardant d'une façon toute singulière.... Mme de X...? tu en es bien sûr? C'est Mme de X.... que ton ami Brascassin va épouser?... Ne fais-tu pas confusion?

— Je le tiens d'elle-même.

— De Mme deX...?

— De Mme de X.... J'ai eu l'honneur d'être son compagnon de voyage de Schwetzingen à Francfort, et même de Francfort à Castel, près Mayence. »

Fixant toujours sur moi son regard, qui tantôt semblait sourire, tantôt se hérisser, Antoine resta quelques instants silencieux, puis, prenant tout à coup une attitude de juge d'instruction :

« Malheureux ! et si ce mariage avait manqué par votre faute!... si cette grande artiste, si cette femme charmante, au moment de s'engager à un autre, follement éprise de vous.... (Je poussai une exclamation, de joie peut-être, de surprise, à coup sûr.) Ne niez pas, monsieur; j'en ai la preuve, la preuve écrite!... Cette preuve elle est entre vos mains. Lisez la seconde lettre ! » ♦

La seconde lettre était de Madeleine.

Madeleine écrivait à Antoine que, depuis un siècle, elle n'avait plus reçu de mes nouvelles qu'indirectement; mais elle savait, de science certaine, que j'étais en train de courir la prétantaine avec une aventurière, une soi-disant veuve, Mme de X..., qui m'avait fait tourner la tête, et que j'allais l'épouser. Madeleine ne se sentait pas d'humeur à servir sous les ordres d'une pareille femme; puis, récriminations, doléances nouvelles au sujet de sa main qui se paralysait dans l'inactivité, menace de mettre la clef sous la porte, etc., etc.

Je connais ma Picarde, ses emportements, qui ne sont que feux de paille, et ses fausses sorties, ainsi qu'on dit dans les pièces de théâtre; mais comment Madeleine était-elle si bien renseignée sur ma rencontre fortuite avec Mme de X...? Qui avait pu l'en instruire?...

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